XVIII
On conçoit les infortunes d'un homme trop sensible, tiraillé entre le remords de son ingratitude pour la mère et son amour délirant pour la fille. Cette crise dura un an, et ne tarda pas à être punie par la passion de sa jeune femme pour le comte de Guiche. Molière la subit et s'y résigna sans cesser d'adorer l'infidèle. Il ne s'en servait que comme d'une distraction, mais son génie éteint dans ses larmes se retrouvait tout entier dans ses pièces. Il n'en montrait pas moins pour s'assurer des acteurs. On le voit dans les soins qu'il prit du jeune Baron, enfant de douze ans, amené à Paris par la Raisin. La Raisin était une belle veuve qui jouait des espèces de farces au coin de la rue Guénégaud. Elle était suivie d'un officier éperdûment amoureux d'elle et qui lui mangeait son bien tout en l'adorant. Elle avait découvert à Villejuif, près de Paris, le jeune Baron, enfant prodige, qui jouait en maître sur son théâtre. Molière le découvrit et voulut se l'attacher.
Le petit Baron était en pension à Villejuif; un oncle et une tante, ses tuteurs, avaient déjà mangé la plus grande et la meilleure partie du bien que sa mère lui avait laissé; et lui en restant peu qu'ils pussent consommer, ils commençaient à être embarrassés de sa personne. Ils poursuivaient un procès en son nom: leur avocat, qui se nommait Margane, aimait beaucoup à faire de méchants vers; une pièce de sa façon, intitulée la Nymphe dodue, qui courait parmi le peuple, faisait assez connaître la mauvaise disposition qu'il avait pour la poésie. Il demanda un jour à l'oncle et à la tante de Baron ce qu'ils voulaient faire de leur pupille. «Nous ne le savons point, dirent-ils; son inclination ne paraît pas encore: cependant il récite continuellement des vers.—Eh bien! répondit l'avocat, que ne le mettez-vous dans cette petite troupe de Monsieur le Dauphin, qui a tant de succès?» Ces parents saisirent ce conseil, plus par envie de se défaire de l'enfant, pour dissiper plus aisément le reste de son bien, que dans la vue de faire valoir le talent qu'il avait apporté en naissant. Ils l'engagèrent donc pour cinq ans dans la troupe de la Raisin (car son mari était mort alors). Cette femme fut ravie de trouver un enfant qui était capable de remplir tout ce que l'on souhaiterait de lui; et elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement, qu'elle y avait été fortement incitée par un fameux médecin qui était de Troyes, et qui, s'intéressant à l'établissement de cette veuve, jugeait que le petit Baron pouvait y contribuer, étant fils d'une des meilleures comédiennes qui aient jamais été.
Le petit Baron parut sur le théâtre de la Raisin avec tant d'applaudissements, qu'on fut le voir jouer avec plus d'empressement que l'on n'en avait eu à chercher l'épinette. Il était surprenant qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le faisait.
La Raisin s'était établie, après la foire, proche du vieux hôtel de Guénégaud; et elle ne quitta point Paris qu'elle n'eût gagné vingt mille écus de bien. Elle crut que la campagne ne lui serait pas moins favorable; mais à Rouen, au lieu de préparer le lieu de son spectacle, elle mangea ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme de M. le prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimait à la fureur, et qui la suivait partout; de sorte qu'en très-peu de temps sa troupe fut réduite dans un état pitoyable. Ainsi destituée de moyens pour jouer la comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits comédiens et son Olivier.
Cette femme, n'ayant aucune ressource, et connaissant l'humeur bienfaisante de Molière, alla le prier de lui prêter son théâtre pour trois jours seulement, afin que le petit gain qu'elle espérait de faire dans ses trois représentations lui servît à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui accorder ce qu'elle lui demandait. Le premier jour fut plus heureux qu'elle ne se l'était promis; mais ceux qui avaient entendu le petit Baron en parlèrent si avantageusement que, le second jour qu'il parut sur le théâtre, le lieu était si rempli que la Raisin fit plus de mille écus.
Molière, qui était incommodé, n'avait pu voir le petit Baron les deux premiers jours; mais tout le monde lui en dit tant de bien, qu'il se fit porter au Palais-Royal à la troisième représentation, tout malade qu'il était. Les comédiens de l'hôtel de Bourgogne n'en avaient manqué aucune, et ils n'étaient pas moins surpris du jeune acteur que l'était le public, surtout la Duparc, qui le prit tout d'un coup en amitié, et qui bien sérieusement avait fait de grands préparatifs pour lui donner à souper ce jour-là. Le petit homme, qui ne savait auquel entendre pour recevoir les caresses qu'on lui faisait, promit à cette comédienne qu'il irait chez elle; mais la partie fut rompue par Molière, qui lui dit de venir souper avec lui. C'était un maître et un oracle quand il parlait: et ces comédiens avaient tant de déférence pour lui, que Baron n'osa lui dire qu'il était retenu; et la Duparc n'avait garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de parole. Ils regardaient tous ce bon accueil comme la fortune de Baron, qui ne fut pas plutôt arrivé chez Molière, que celui-ci commença par envoyer chercher son tailleur pour le faire habiller (car il était en très-mauvais état), et il recommanda au tailleur que l'habit fût très-propre, complet, et fait dès le lendemain matin. Molière interrogeait et observait continuellement le jeune Baron pendant le souper, et il le fit coucher chez lui, pour avoir plus le temps de connaître ses sentiments par la conversation, afin de placer plus sûrement le bien qu'il lui voulait faire.
XIX
Le lendemain matin, le tailleur exact apporta, sur les neuf à dix heures, au petit Baron, un équipage tout complet. Il fut tout étonné et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le tailleur lui dit qu'il fallait descendre dans l'appartement de Molière pour le remercier. «C'est bien mon intention, répondit le petit homme; mais je ne crois pas qu'il soit encore levé.» Le tailleur l'ayant assuré du contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnaissance à Molière, qui en fut très-satisfait, et qui ne se contenta pas de l'avoir si bien fait accommoder; il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dépenser à ses plaisirs. Tout cela était un rêve pour un enfant de douze ans, qui était depuis longtemps entre les mains de gens durs, avec lesquels il avait souffert; et il était dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avait pour le théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière; il s'applaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui paraissait avoir toutes les qualités nécessaires pour profiter du soin qu'il voulait prendre de lui; il n'avait garde d'ailleurs, à le prendre du côté du bon esprit, de manquer une occasion si favorable d'assurer sa troupe en y faisant entrer le petit Baron.
Molière lui demanda ce que sincèrement il souhaiterait le plus alors. «D'être avec vous le reste de mes jours, lui répondit Baron, pour vous marquer ma vive reconnaissance de toutes les bontés que vous avez pour moi.—Eh bien! lui dit Molière, c'est une chose faite; le roi vient de m'accorder un ordre pour vous ôter de la troupe où vous êtes.» Molière, qui s'était levé dès quatre heures du matin, avait été à Saint-Germain supplier Sa Majesté de lui accorder cette grâce; et l'ordre avait été expédié sur-le-champ.