La Raisin ne fut pas longtemps à savoir son malheur: animée par son Olivier, elle entra toute furieuse le lendemain matin dans la chambre de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit que s'il ne lui rendait son acteur, elle allait lui casser la tête. Molière, sans s'émouvoir, dit à son domestique de lui ôter cette femme-là. Elle passa tout d'un coup de l'emportement à la douleur; les pistolets lui tombèrent des mains, et elle se jeta aux pieds de Molière, le conjurant, les larmes aux yeux, de lui rendre son acteur, et lui exposant la misère où elle allait être réduite, elle et toute sa famille, s'il le retenait. «Comment voulez-vous que je fasse? lui dit-il, le roi veut que je le retire de votre troupe: voilà son ordre.» La Raisin, voyant qu'il n'y avait plus d'espérance, pria Molière de lui accorder du moins que le petit Baron jouât encore trois jours dans sa troupe. «Non-seulement trois, répondit Molière, mais huit, à condition pourtant qu'il n'ira point chez vous, et que je le ferai toujours accompagner par un homme qui le ramènera dès que la pièce sera finie.» Et cela de peur que cette femme et Olivier ne séduisissent l'esprit du jeune homme, pour le faire retourner avec eux. Il fallait bien que la Raisin en passât par là; mais ces huit jours lui donnèrent beaucoup d'argent, avec lequel elle voulut faire un établissement près de l'hôtel de Bourgogne, mais dont le détail et le succès ne regardent plus mon sujet.

Molière, qui aimait les bonnes mœurs, n'eut pas moins d'attention à former celles de Baron que s'il eût été son propre fils: il cultiva avec soin les dispositions extraordinaires qu'il avait pour la déclamation. Le public sait comme moi jusqu'à quel degré de perfection il l'a élevé: mais ce n'est pas le seul endroit par lequel il nous ait fait voir qu'il a su profiter des leçons d'un si grand maître. Qui, depuis sa mort, a tenu plus sûrement le théâtre comique que Baron?

Le roi se plaisait tellement aux divertissements fréquents que la troupe de Molière lui donnait, qu'au mois d'août 1665, Sa Majesté jugea à propos de la fixer tout à fait à son service, en lui donnant une pension de sept mille livres. Elle prit alors le titre de troupe du roi, qu'elle a toujours conservé depuis; et elle était de toutes les fêtes qui se faisaient partout où était Sa Majesté.

Le roi accorda alors une pension de sept mille francs à sa troupe et le titre de comédiens du roi.

XX

En ce temps, Molière osa enfin habiter avec sa femme Madeleine Béjart. Sa belle-mère s'en irrita, la maison devint intenable; on s'apaisa, mais l'affection que la Béjart avait eue pour lui s'éteignit. Il resta pénétré du sentiment de son ingratitude entre une amie qu'il avait trahie et une jeune épouse qui devait le trahir; mais son talent le consolait toujours. Il avait été faible et il était bon.

Baron, objet de la jalousie de la Béjart, en reçut des injures et un soufflet; il se retira chez la Raisin. Molière le conjura de rentrer chez lui. Le regret et le remords l'attendrirent. Il revint. Molière le combla de caresses.

Peu de temps après, un homme, dont le nom de famille était Mignot, et Mondorge celui de comédien, se trouvant dans une triste situation, prit la résolution d'aller à Auteuil, où Molière avait une maison et où il était actuellement, pour tâcher d'en tirer quelques secours pour les besoins pressants d'une famille qui était dans une misère affreuse. Baron, à qui ce Mondorge s'adressa, s'en aperçut aisément, car ce pauvre comédien faisait le spectacle du monde le plus pitoyable. Il dit à Baron, qu'il savait être un assuré protecteur auprès de Molière, que l'urgente nécessité où il était lui avait fait prendre le parti de recourir à lui, pour le mettre en état de rejoindre quelque troupe avec sa famille; qu'il avait été le camarade de M. de Molière en Languedoc, et qu'il ne doutait pas qu'il ne lui fît quelque charité, si Baron voulait bien s'intéresser pour lui.

Baron monta dans l'appartement de Molière, et lui rendit le discours de Mondorge, avec peine, et avec précaution pourtant, craignant de rappeler désagréablement à un homme fort riche l'idée d'un camarade fort gueux. «Il est vrai que nous avons joué la comédie ensemble, dit Molière, et c'est un fort honnête homme; je suis fâché que ses petites affaires soient en si mauvais état. Que croyez-vous, ajouta-t-il, que je doive lui donner?» Baron se défendit de fixer le plaisir que Molière voulait faire à Mondorge, qui, pendant que l'on décidait sur le secours dont il avait besoin, dévorait dans la cuisine, où Baron lui avait fait donner à manger. «Non, répondit Molière, je veux que vous déterminiez ce que je dois lui donner.» Baron, ne pouvant s'en défendre, statua sur quatre pistoles, qu'il croyait suffisantes pour donner à Mondorge la facilité de joindre une troupe. «Eh bien, je vais lui donner quatre pistoles pour moi, dit Molière à Baron, puisque vous le jugez à propos; mais en voilà vingt autres que je lui donnerai pour vous: je veux qu'il connaisse que c'est à vous qu'il a l'obligation du service que je lui rends. J'ai aussi, ajouta-t-il, un habit de théâtre dont je crois que je n'aurai plus besoin: qu'on le lui donne; le pauvre homme y trouvera de la ressource pour sa profession.» Cependant cet habit, que Molière donnait avec tant de plaisir, lui avait coûté deux mille cinq cents livres, et il était presque tout neuf. Il assaisonna ce présent d'un bon accueil qu'il fit à Mondorge, qui ne s'était pas attendu à tant de libéralité.

XXI