Ces beaux vers de Ronsard auraient dû être l'excuse de la passion d'un poëte aussi épris, mais moins discret que lui.
Du Chatelard, surpris une seconde fois caché derrière les rideaux du lit de la reine, fut mis en jugement et condamné à mort par les juges d'Édimbourg pour attentat médité contre la reine. D'un mot, Marie Stuart pouvait commuer la peine ou faire grâce au coupable. Elle l'abandonna lâchement au bourreau. Monté sur un échafaud dressé en face des fenêtres du palais d'Holyrood, théâtre de son délit et séjour de la reine, il mourut en héros et en poëte. «Si je ne suis pas sans reproche comme le chevalier Bayard, mon ancêtre, dit-il, je suis du moins sans peur comme lui.» Il récita pour toute prière sur l'échafaud la belle ode de Ronsard sur la Mort; puis, portant son dernier regard et sa dernière pensée sur les fenêtres du château qu'habitait le charme de sa vie et la cause de sa mort: «Adieu, s'écria-t-il, toi si belle et si cruelle, qui me tues et que je ne puis cesser d'aimer!»
Cette tragédie fut comme le prélude de toutes celles qui devaient bientôt après consterner et ensanglanter ce palais des voluptés et des crimes.
XI
Mais déjà la politique se mêlait à l'amour pour corrompre les félicités de la jeune reine. L'Angleterre, par droit de parenté, exerçait de tout temps une sorte de médiation consacrée par l'habitude et par la force sur l'Écosse. Elisabeth, fille de Henri VIII, moins femme qu'homme d'État, n'était pas de caractère à laisser périmer ce droit de médiation. Elle devait y tenir politiquement et personnellement, d'autant plus que la reine d'Écosse, Marie Stuart, avait des droits éventuels et plus légitimes même que les siens à la couronne d'Angleterre. Dans le cas où Elisabeth, qui s'honorait du titre de la reine vierge, viendrait à mourir sans héritier, Marie Stuart pouvait être appelée à lui succéder sur les deux trônes. Le mariage de la reine d'Écosse était donc une question qui intéressait essentiellement Elisabeth; selon que la princesse écossaise épouserait un prince étranger, un Écossais ou un Anglais, le sort de l'Angleterre pouvait être influencé puissamment par le roi que Marie associerait à ses couronnes. Elisabeth avait commencé par appuyer quelque temps les prétentions de son propre favori, le beau Leicester, à la main de Marie Stuart; puis la jalousie l'avait retenue; elle reporta sa faveur sur un jeune Écossais de la maison presque royale des Lenox, dont le père lui était dévoué et habitait sa propre cour. Elle fit insinuer à Marie Stuart qu'un tel mariage cimenterait entre elles une éternelle amitié et serait agréable à la fois aux deux nations. Le jeune Darnley, fils du comte Lenox, exclurait les princes étrangers dont la domination menacerait l'indépendance de l'Écosse et plus tard peut-être de l'Angleterre; il donnerait à la reine un gage de bonne harmonie intérieure et de foi commune au catholicisme; il plairait aux Anglais, car sa maison avait des biens immenses en Angleterre et habitait Londres; enfin, il conviendrait aux Écossais, car il était Écossais de sang et de race, et les nobles d'Écosse se surbordonneraient plus volontiers à un de leurs plus grands compatriotes qu'à un Anglais ou à un étranger. Ces motifs parfaitement raisonnables n'attestent nullement dans Elisabeth, à cette époque, la perfidie et la haine que les historiens lui supposent dans cette négociation. Elle donnait certainement en ceci à sa sœur d'Écosse, Marie Stuart, le plus sage conseil qui pût assurer, avec son repos, le bonheur de son peuple et l'amitié entre les deux couronnes. Ce conseil, de plus, ne pouvait qu'être bien accueilli par une jeune reine dont le cœur devait précéder la main, car le jeune Darnley, à la fleur de son adolescence, était un des plus beaux gentilshommes qui pussent captiver par les grâces de leur figure et de leur personne les yeux et le cour d'une jeune reine.
Rizzio aurait été le seul obstacle peut-être au consentement de Marie Stuart; mais, soit prompte satiété d'amour dans une femme inconstante, soit politique raffinée de Rizzio qui concédait le trône pour garder le cœur, il favorisa lui-même de tous ses efforts la pensée d'Elisabeth. Il pensa sans doute qu'il ne pourrait résister seul longtemps à l'envie des nobles écossais ligués contre lui, qu'il fallait un roi pour les assujettir à l'obéissance, et que ce roi, d'un extérieur charmant, mais d'un caractère et d'une intelligence subalternes, lui serait à jamais reconnaissant de l'avoir porté au trône et le laisserait régner, à l'abri de l'envie publique, sous son nom. L'histoire à cet égard n'a que des conjectures, mais la passion renaissante ou continuée de Marie Stuart pour son favori fait présumer qu'elle n'accepta Darnley que pour conserver Rizzio.
XII
Darnley parut à Holyrood et enleva tous les yeux par son incomparable beauté. Cette beauté seulement, qui n'était pas encore accomplie par l'âge, manquait de cette virilité que donnent les années. Il y avait de l'adolescent dans son visage et de la femme dans sa taille, trop svelte et trop chancelante pour un roi. Marie Stuart parut changer de cœur en le voyant et donner son âme avec sa couronne. Les récits adressés par l'ambassadeur français à sa cour représentent ce mariage comme l'union de deux amants s'effaçant l'un l'autre par leurs charmes, et s'enivrant dans des fêtes prolongées du premier bonheur de leur vie. Les presbytériens seuls et Knox, à leur tour, faisaient discordance à ce bonheur par leurs murmures: «Soyons contents, disait ironiquement le comte de Marton, nous allons être gouvernés par un bouffon Rizzio, un enfant imbécile Darnley, et une princesse au cœur faible Marie Stuart!»—«On vous dira, écrit à Catherine de Médicis Paul de Foix, son envoyé à Holyrood, la vie gracieuse et aisée de ladite dame, employant tous les matins à la chasse et le soir aux danses, musiques et mascarades!»—«Ce n'est pas une chrétienne, s'écriait Knox dans sa chaire, ce n'est pas même une femme; c'est une divinité païenne: c'est Diane le matin, Vénus le soir!...»
XIII
Murray, le frère bâtard de Marie, qui lui avait affermi le royaume sous ses pas par sa haute et sage administration, ne tarda pas à être congédié par le nouveau roi, conseillé et dominé par le favori Rizzio. Il se retira dans l'estime des nobles et dans la sévère popularité de la nation. La légèreté de la reine écarta, par complaisance pour un musicien, le seul homme d'État de l'Écosse, pour laisser gouverner le caprice. Sous l'empire de Charles IX, qui méditait la Saint-Barthélemy, du duc d'Albe, ce bourreau sacré de Philippe II, et de Catherine de Médicis, l'âme de la persécution religieuse en France, Marie Stuart s'associa secrètement à la ligue de Bayonne qui ourdissait un plan d'unité religieuse pour toute l'Europe par l'extermination du protestantisme partout. Elle se vanta hautement de conduire bientôt ses troupes écossaises et ses alliés catholiques du continent à la conquête de l'Angleterre, et au triomphe du pape jusqu'à Londres. On comprend ce que de tels propos, rapportés immédiatement à Elisabeth par ses envoyés à Holyrood, semèrent de dissension sourde et d'animosité entre les deux reines. Les rivalités féminines s'associèrent en elles aux rivalités religieuses et politiques pour envenimer de levains sanglants leur hypocrite amitié. L'inconstance de Marie Stuart ne tarda pas à commencer d'elle-même la vengeance d'Elisabeth.