XIV

Marie Stuart avait passé en peu de jours, après son mariage, de son enjouement tout fugitif pour l'adolescent qu'elle avait cru aimer à la passion plus indomptable et plus enracinée pour Rizzio. Les retours de passion sont frénétiques chez les femmes de cette nature; elles se reprochent comme un crime l'inconstance trompée de leur cœur qui les a jetées un moment dans l'illusion d'un autre amour; elles sont capables de tous les excès pour expier le remords et pour se faire pardonner leur infidélité d'un moment.

XV

Marie Stuart, refroidie ainsi pour Darnley, prodigua tout à Rizzio: le crédit, l'empire, les honneurs, l'éclat déhonté des familiarités les plus hardies. Elle viola les convenances de l'étiquette presque sacrée du temps jusqu'à l'admettre seul à sa table, dans ses appartements intérieurs; elle supprima le nom du roi des actes publics, pour y faire apposer le nom de Rizzio. L'Écosse crut avoir deux rois, ou plutôt le roi nominal disparut pour faire place au favori. Il faut remonter jusqu'à l'empire romain pour retrouver, dans l'histoire des scandales du trône, un tel avilissement de la majesté royale dans le prince, une telle ostentation d'infidélité dans l'épouse.

Darnley, dévoré à la fois de honte et de jalousie, supportait tout comme un enfant qui rêve la vengeance, mais qui n'a pas la force de l'accomplir. Les nobles écossais, humiliés dans sa personne, attisèrent secrètement en lui ces ferments de haine, et s'offrirent pour le délivrer à la fois et d'une épouse criminelle et de l'indigne rival qu'elle donnait pour roi au royaume. Un complot, pour ainsi dire national, s'ourdit entre eux et Darnley, pour la mort du favori, l'emprisonnement de la reine, la restauration du pouvoir royal dans les mains du roi outragé; le clergé et le peuple étaient d'avance dans la conjuration; on n'avait pas besoin de se cacher d'eux; on n'était sûr non-seulement de l'impunité, mais de l'applaudissement public. Le comte de Murray, ce frère de la reine qu'elle avait éloigné si imprudemment pour se livrer à l'ascendant de Rizzio, fut consulté et reçut avec mesure les demi-confidences des conjurés; trop honnête homme pour tremper, par son consentement, dans un assassinat, il donna son approbation ou du moins son silence à l'entreprise de délivrance de l'Écosse; il promit de revenir à Holyrood, à l'appel des seigneurs, et de reprendre sous le roi les rênes du gouvernement, dans l'intérêt de l'héritier du trône, que Marie Stuart portait déjà dans son sein. Rizzio, abattu et enchaîné, devait être simplement embarqué et rejeté sur les côtes de France. La reine et ce favori, mal servis par une cour désaffectionnée, ne soupçonnaient rien encore de la conjuration, que les conjurés, accourus, pour le crime, des châteaux les plus éloignés de l'Écosse, étaient déjà rassemblés, armés et debout dans l'antichambre de la reine.

C'était dans la nuit du 9 au 10 mars 1566; Darnley, le comte de Lenox, son père, lord Ruthven, George Douglas, Lindsay, André Kev et quelques autres lords du parti protestant attendaient l'heure dans la chambre du roi. Trois cents hommes d'armes, réunis par leurs soins des différents comtés, à Édimbourg, se glissèrent un à un et en silence, par le faubourg qui monte d'Édimbourg au château, sous l'ombre des murs, prêts à porter secours aux conjurés si les gardes de la reine tentaient de la défendre.

D'après l'ambassadeur de France, le meurtre aurait eu un prétexte plus flagrant et plus atténuant pour l'assassinat du favori que les historiens ne le racontent.

«... Le roi, dit Paul de Foix à Catherine de Médicis, quelques jours auparavant, environ une heure après minuict, seroit allé heurter à la chambre de la royne, qui estoit au-dessus de la sienne. Et d'aultant que, après avoir plusieurs fois heurté, l'on ne lui respondoit point, il auroit appellé souvant la royne, la priant de ouvrir, et enfin la menaçant de rompre la porte, à cause de quoy elle luy auroit ouvert; laquelle le roy trouva seule dedans la chambre; mais ayant cherché partout, il auroit trouvé dedans le cabinet David en chemise, couvert seullement d'une robe fourrée.»

Ce fut, selon toute apparence, la version officielle donnée par le roi et ses complices; les témoins et les acteurs mêmes du meurtre en donnèrent plus tard une plus véridique. Voici cette version attestée par lord Ruthven, un des assassins, après sa fuite en Angleterre, et confirmée par l'unanimité des témoignages et des documents:

La reine prolongeait sans défiance un souper nocturne avec son favori, en compagnie d'une seule confidente, dans une petite pièce du château attenante à la chambre à coucher. Laissons parler ici l'écrivain français, qui a étudié sur place et dans les sources les circonstances les plus minutieuses de l'événement, et qui les grave en les racontant: