Cet impossible fut dépassé par la promptitude avec laquelle Marie Stuart séduisit, reconquit et posséda plus que jamais les yeux et le cœur de son jeune époux. Dès le 12 mars, c'est-à-dire lorsque le sang de Rizzio fumait encore sur le parquet de sa chambre et sur la main de Darnley, dès le 12 mars, écrit l'envoyé français à sa cour, la reine reprit tout son empire sur les sens et sur le cœur de Darnley. La séduction fut si rapide et si complète, qu'on crut à un sortilége de la reine sur son mari; le sortilége n'était que la beauté de l'une, la jeunesse ardente de l'autre, et cette supériorité d'esprit d'une femme qui employait maintenant son génie et ses charmes à fléchir, comme elle les avait employés naguère à offenser.

XVII

Les rideaux de la couche de la reine couvrirent tout le mystère de cette réconciliation et de la conspiration nouvelle du roi avec la reine contre ses propres complices dans le meurtre du favori; cette conspiration éclata subitement le 15 mars, six jours après l'assassinat, par la fuite nocturne du roi et de la reine au château de Dunbar, forteresse d'où le roi pouvait braver ses complices, et la reine ses ennemis. De là, Marie Stuart écrit à sa sœur Elisabeth d'Angleterre pour lui raconter, en les colorant, ses malheurs, et pour lui demander secours contre ses sujets révoltés; elle appelle à Dunbar tous les contingents des nobles innocents de la conspiration contre elle; huit mille Écossais fidèles accourent à sa voix; elle marche avec le roi à la tête de ces troupes sur Édimbourg. L'étonnement et la terreur l'y précèdent; la présence du roi déconcerte les nobles, le clergé, le peuple insurgés. Elle rentre sans combat à Holyrood. Elle fait défendre, par ses proclamations, d'imputer à Darnley toute participation au meurtre de Rizzio, elle fait trancher la tête à tous les complices tombés sous sa main; Ruthven, Douglas, Morton s'enfuient d'effroi hors des frontières; elle rappelle à la tête de ses conseils l'habile et vertueux Murray, qui s'était assez compromis dans la conspiration pour sa popularité, assez réservé pour sa vertu. Enfin, satisfaisant son cœur après avoir satisfait son ambition, elle jette le masque, elle pleure Rizzio, elle fait exhumer le corps de son favori, lui fait des obsèques royales et l'ensevelit elle-même dans le sépulcre des rois, dans la chapelle d'Holyrood.

Réconciliée avec Darnley qu'elle méprisait de plus en plus, servie par Murray qui lui ramenait la nation, elle accoucha, le 17 juin suivant, du fils qui devait un jour régner sur l'Angleterre. Une amnistie habile, dictée par Murray, pardonna, à l'occasion de cette naissance, aux conjurés et fit rentrer les proscrits dans leur patrie et dans leurs domaines. L'heure de sa vengeance contre son mari sonnait déjà en secret dans son cœur. Son aversion pour lui s'envenimait tous les jours, et elle ne prenait plus la peine de la dissimuler. Melvil, un de ses confidents les plus intimes, dit dans les mémoires qu'il écrivit sur le règne de sa maîtresse: «Je lui trouve toujours, depuis le meurtre de Rizzio, un cœur plein de rancune, et c'était mal lui faire sa cour que de lui parler de sa réconciliation avec le roi!» Ces témoignages confidentiels sont le cœur ouvert des personnages sous le masque des fausses apparences.

XVIII

Le secret de cette aversion croissante était un amour plus semblable à une fatalité du cœur, le destin d'une Phèdre moderne, qu'à l'égarement d'une femme et d'une reine dans un siècle de plein jour.

L'objet de cet amour était aussi étrange que cet amour lui-même était inexplicable autrement que par la magie et la possession, explications surnaturelles des phénomènes des cœurs dans ce temps de superstition. Mais le cœur des femmes a plus de mystères que la magie elle-même n'en peut expliquer. L'homme que Marie Stuart commençait à aimer était Bothwell.

XIX

Le comte de Bothwell était un noble écossais d'une maison puissante et illustre dans les montagnes du Shetland. Il était né avec des instincts pervers et désordonnés qui portent indifféremment, d'exploits en exploits ou de forfaits en forfaits, un homme au trône ou à l'échafaud. C'était un désespéré, de mouvement, d'ambition, d'aventures, un de ces aventuriers plus grands que nature, qui brisent en croissant tout le système social dans lequel ils sont nés pour se faire une place à leur mesure ou pour succomber avec éclat en la cherchant. Il y a des caractères qui naissent frénétiques: Bothwell était de ceux-là. Le poëte Byron, qui descendait de lui par les femmes, a peint avec des couleurs de famille son ancêtre dans son poëme sombre et romanesque du Pirate. Le poëme n'approche pas de l'histoire; toujours la nature, qui est le souverain poëte, dépasse la fiction par la vérité.

XX