On ne sait pour quel crime précoce, par quelle proscription de la maison paternelle, ou par quelle fuite volontaire avec les brigands il s'était enrôlé, dans sa première jeunesse, avec les corsaires de l'océan qui teignaient alors de sang les côtes, les îles et les vagues de la mer du Nord. Son nom, son rang, son courage l'avaient élevé promptement au commandement d'une de ces escadres de criminels qui avaient pour repaire de leurs dépouilles et pour arsenal de leurs barques un château sur un écueil du Danemark. Les crimes de Bothwell, confondus avec les exploits parmi ces pirates, étaient restés dans l'ombre de son passé; mais son nom inspirait la terreur aux rivages baignés par la mer du Nord.

Après cette jeunesse orageuse, la mort de son père l'avait rappelé dans ses domaines d'Écosse, parmi ses sauvages vassaux. Les troubles de la cour d'Édimbourg l'avaient attiré à Holyrood; il y avait pressenti une plus large scène pour ses ambitions ou pour ses forfaits. Il était de ces chefs écossais qui, à l'appel du roi à ses sujets au château de Dunbar, étaient accourus avec leurs vassaux pour reconquérir ou pour piller Édimbourg. Depuis la rentrée de la cour à Holyrood, il s'était signalé parmi les partisans dévoués de la reine; soit calcul, soit fascination, soit espérance confuse de subjuguer le cœur d'une femme en étonnant son imagination, il n'avait pas tardé à la conquérir comme on conquiert le plus sûrement l'orgueil d'une femme, en paraissant dédaigner de la conquérir.

XXI

Il n'était plus dans la fleur de la jeunesse; mais, quoique borgne d'une blessure reçue à l'œil dans un de ses combats de mer, il était encore beau, non de cette beauté efféminée de Darnley, ni de cette beauté mélancolique et pensive de l'Italien Rizzio, mais de cette beauté sauvage et mâle, qui donne à la passion l'énergie de l'héroïsme. La licence de ses mœurs et les victoires de son libertinage l'avaient rendu célèbre à la cour d'Holyrood; il s'était attaché à plusieurs des femmes de cette cour, moins pour les posséder que pour les déshonorer. Une de ses maîtresses, lady Reves, femme débauchée, célébrée par Brantôme pour l'éclat de ses aventures, était la confidente de la reine; elle avait conservé pour Bothwell une admiration qui survivait à leur liaison; la reine, qui se complaisait à interroger sa confidente sur les exploits et les amours de son ancien favori, se laissa insensiblement entraîner par une fascination qui prenait l'apparence d'une curiosité bienveillante. La confidente, prévenant ou croyant prévenir les désirs non exprimés de la reine, introduisit un soir Bothwell dans les jardins et jusque dans l'appartement de sa maîtresse. Cette rencontre mystérieuse scella pour jamais l'ascendant de Bothwell sur la reine. La passion cachée n'en fut que plus dominante. Elle éclata au dehors, pour la première fois, quelques semaines après cette entrevue, à l'occasion d'une blessure reçue par Bothwell en combattant pour la police des frontières, dont il était chargé. En apprenant sa blessure, Marie monta à cheval, courut d'une seule course jusqu'à l'ermitage où l'on avait transporté Bothwell, s'assura par ses yeux de son état, et revint le même jour à Holyrood. «M. le comte de Bothwell est hors de danger, écrit, à cette date, l'ambassadeur de France à Catherine de Médicis; de quoi la reine est fort aise; ce ne lui eût pas été de peu de perte que de le perdre!...»

Elle avoue elle-même son anxiété dans des vers qu'elle composa à cette occasion:

Pour lui aussi j'ai pleuré mainte larme
Quand il se fit de ce corps possesseur
Duquel alors il n'avoit pas le cœur!
Puis me donna une autre dure allarme
Et me pensa ôter vie et frayeur!

Après sa guérison, Bothwell devint le maître du royaume. Tout lui fut prodigué comme à Rizzio; il reçut tout, non en sujet, mais en maître. Le roi, écarté du conseil et de la société même de sa femme, «se promenait toujours seul de côté et d'autre, dit Melvil, tout le monde voyant bien que la reine regarderait comme un crime de lui faire compagnie.»

La reine d'Écosse et son mari, écrit de son côté le comte de Bedford, envoyé d'Elisabeth à la cour d'Écosse, «sont ensemble comme ci-devant, et même encore pis; elle mange rarement avec lui; elle n'y couche jamais: elle ne se tient point en sa compagnie, et elle n'aime point ceux qui ont de l'amitié pour lui. Elle l'a tellement rayé de ses papiers, que lorsqu'elle est sortie du château d'Édimbourg pour aller au dehors, il n'en savait rien. La modestie ne permet pas de répéter ce qu'elle a dit de lui, et cela ne serait pas à l'honneur de la reine.» L'insolence du nouveau favori avait la férocité de son origine. Il leva le poignard en plein conseil devant la reine, pour frapper le conseiller qui faisait une objection à son avis.

Le roi, outragé tous les jours par son mépris et quelquefois par ses insolences, se retira à Glascow, dans la maison du comte de Lenox, son père. La reine et Bothwell craignirent qu'il n'y portât ses plaintes contre l'humiliation et l'impuissance auxquelles il était condamné, qu'il n'y fît appel aux mécontents de la noblesse et qu'il ne marchât à son tour contre Édimbourg. C'est à cette angoisse et à cette terreur, plus encore sans doute qu'à la passion d'épouser Bothwell, qu'il faut attribuer le crime odieux qui consterna le monde et dont Marie Stuart fut au moins la complice active et perfide, si elle n'en fut pas l'exécuteur. Il y eut, en effet, dans tous les actes de la reine qui précédèrent cette tragédie, non-seulement les indices d'une complicité atroce dans le plan d'assassiner son mari, mais quelque chose de plus atroce que l'atrocité même, c'est-à-dire l'artifice hypocrite d'une femme qui cache le meurtre sous l'apparence de l'amour et qui se prête au vil rôle d'embaucher la victime pour l'attirer sous le fer de son assassin.

Sans prêter aux termes de la correspondance, vraie ou apocryphe, de Marie Stuart avec Bothwell plus d'autorité historique que cette correspondance contestée n'en mérite, il est évident qu'une correspondance à peu près de cette nature a existé entre la reine et son séducteur, et que si elle n'a pas écrit ce que contiennent ces lettres non autographes, par conséquent suspectes, elle a agi dans tous les préliminaires de cette tragédie de manière à ne laisser aucun doute sur sa participation au piége où elle s'était chargée de ramener l'infortuné et amoureux Darnley.