Ces lettres, écrites de Glascow, par la reine à Bothwell, respirent la frénésie de l'amour pour son favori, et de l'aversion implacable contre son mari. Elles informent Bothwell, jour par jour, de l'état de la santé de Darnley et ses supplications pour que la reine lui rende ses priviléges de roi et d'époux, des progrès que les blandices de Marie Stuart font dans la confiance du jeune roi bercé d'espérances, de sa résolution de revenir avec elle partout où elle voudra le conduire, même à la mort, pourvu qu'elle lui rende son cœur et ses droits d'époux. Bien que ces lettres textuelles, nous le répétons ici, n'aient aucune authenticité matérielle à nos yeux, bien qu'elles portent même des traces de mensonge et d'impossibilité dans l'excès même des scélératesses et des cynismes qu'elles expriment, il est certain qu'elles se rapprochent beaucoup de la vérité, car un témoin grave et confidentiel des entretiens de Darnley et de la reine, à Glascow, donne de ces entretiens une relation parfaitement conforme au sens de cette correspondance; il relate même des expressions identiques à celles de ces lettres et qui attestent que, si les paroles ne furent pas écrites, elles furent pensées et prononcées entre la reine et son mari.
Nous écartons donc le texte invraisemblable de ces lettres, adoptées comme authentiques par M. Dargaud et par la plupart des historiens les plus accrédités de l'Angleterre, mais il nous est impossible de ne pas reconnaître que l'intervention de Marie Stuart dans ce piége de mort tendu à Darnley ne fut que le commentaire en action des perfidies que la correspondance lui prête.
En effet, la reine, à la nouvelle de la fuite de Darnley chez le comte de Lenox, son père, quitte soudainement son favori Bothwell; elle se rend dans un de ses châteaux de plaisance, nommé Craig Millur; elle y convoque secrètement les lords confédérés de son parti et du parti de Bothwell. L'ambassadeur de France y remarque sa tristesse et son anxiété; son angoisse entre la terreur de son mari et les exigences de son favori est telle, qu'elle s'écrie devant cet ambassadeur: «Je voudrais être morte!» Elle propose astucieusement aux lords rassemblés, amis de Bothwell, de céder à Darnley le gouvernement de l'Écosse. Ils se récrient, comme elle devait s'y attendre, et font entendre contre Darnley des menaces significatives de mort: «Nous vous délivrerons de ce compétiteur, lui disent-ils; Murray ici présent, mais protestant comme nous, ne participera pas à nos mesures; mais il nous laissera faire et regardera entre ses doigts! Laissez-nous agir nous-mêmes et, une fois les choses accomplies, le parlement approuvera tout!» Le silence de la reine autorise assez ces résolutions sinistres; son départ pour Glascow le lendemain les sert encore plus directement. Elle laisse les conjurés à Craig Millur; elle se rend, contre toute convenance et contre toute vraisemblance, à Glascow, elle y trouve Darnley convalescent de la petite vérole; elle le comble de tendresse; elle passe les jours et les nuits au chevet de son lit; elle renouvelle les scènes d'Holyrood après le meurtre de Rizzio; elle consent aux conditions conjugales que Darnley implore. On avertit en vain Darnley du danger qu'il court en suivant la reine à Craig Millur, au milieu d'un congrès de ses ennemis; il répond que le séjour lui paraît en effet étrange, mais qu'il suivra la reine qu'il adore jusqu'au trépas; la reine le devance en attendant qu'il soit rétabli, prolonge avec lui les plus tendres adieux et lui passe au doigt un anneau précieux, gage de réconciliation et d'amour.
Qu'y a-t-il dans ces lettres supposées de plus perfide que ces perfidies? Celles-là cependant sont authentiques; elles sont le récit, heure par heure, du séjour de Marie Stuart à Glascow, auprès de son mari.
XXII
Sûre désormais de l'attirer au piége, elle part et revole à Holyrood. Elle y arrive aux flambeaux, au milieu d'une fête qu'on lui a préparée. Darnley la suit de près; sous prétexte de ménager sa convalescence, on lui prépare un appartement solitaire dans une petite maison de plaisance, isolée, dans la campagne voisine d'Holyrood, nommée Kirts-Oldfield. On ne lui laisse pour serviteurs, dans cette maison, que cinq ou six hommes subalternes vendus à Bothwell et qu'il appelait, par contre-vérité, ses agneaux. Un page favori nommé Taylos couchait seul dans la chambre de Darnley. La reine vient l'y visiter avec les mêmes démonstrations de tendresse qu'à Glascow, mais elle refuse de l'habiter encore avec lui; il s'étonne de cet isolement, s'attriste, prie et pleure avec son page. Un pressentiment lui prophétisait la mort!
XXIII
Cependant les fêtes continuent à Holyrood. À l'issue d'une de ces fêtes pendant laquelle Bothwell s'était entretenu seul à seul avec la reine, le favori, d'après le témoignage de son valet de chambre d'Algleish, rentre chez lui et se couche. Un moment après, il appelle son valet de chambre et s'habille; un de ses agents entre du dehors et lui parle bas à l'oreille; il prend son manteau de cheval et son épée, couvre son visage d'un masque, sa tête d'un chapeau à larges bords et se rend à une heure du matin à la maison solitaire du roi.
Que se passa-t-il dans cette nuit mystérieuse? on l'ignore; ce qu'on sait seulement, c'est qu'une explosion terrible, entendue avant le crépuscule du matin à Holyrood et à Édimbourg, avait fait sauter la maison dont les débris devaient recouvrir la victime; mais que, par un étrange oubli des assassins, les deux cadavres de Darnley et du page, au lieu de se retrouver sous les décombres, se retrouvèrent le lendemain dans un verger attenant au jardin, portant sur leurs corps non les marques de la poudre, mais les marques de la lutte et de la strangulation. On supposa que le roi et son page, entendant, au commencement de la nuit, les pas des sicaires, étaient descendus au jardin, avaient voulu fuir par le verger, et, poursuivis et étranglés par les bourreaux de Bothwell, avaient été laissés sur la scène du meurtre, par négligence ou par ignorance de l'explosion qui devait les engloutir eux-mêmes avec leurs victimes; on ajoute que Bothwell, croyant les cadavres de Darnley et du page dans la maison, avait fait allumer inutilement la mine pour tout ensevelir dans ce cratère, qu'il était rentré à Holyrood après l'explosion, croyant qu'il ne restait aucun vestige de meurtre et qu'on attribuerait tout à un amas de poudre involontairement allumé par l'imprudence du roi.
Quoi qu'il en soit, Bothwell rentra chez lui sans donner aucune marque d'agitation sur ses traits, se recoucha avant la fin de la nuit, et, quand on vint l'éveiller pour lui apprendre les événements, témoigna toute la surprise et toute la douleur de bienséance, et s'écria en se précipitant hors de son lit: «Trahison!»