CLIIe ENTRETIEN
MADAME DE STAËL

I

On agite sans cesse, sans la résoudre jamais, cette question en effet insoluble: Convient-il aux femmes d'écrire et d'aspirer à la gloire des lettres? S'il s'agissait de résoudre cette question d'une manière absolue, nous aimerions presque autant dire: Convient-il à la nature de donner du génie aux femmes?

Mais, s'il s'agit de la résoudre d'une manière relative et au point de vue de la société et de la famille, où la femme occupe une place si distincte de celle que la nature, la société, la famille, assignent à l'homme, la question prend un autre aspect, et nous présenterons à notre tour quelques considérations préliminaires à ceux qui cherchent à cet égard la convenance ou la vérité.

II

La nature, la société, la famille sont d'accord pour assigner aux deux sexes des rôles différents dans la vie civile. Le rôle public appartient essentiellement à l'homme; le rôle domestique, à la femme. L'action extérieure, la guerre, le gouvernement, la magistrature, le sacerdoce, la tribune, la chaire, la délibération, la parole, tout ce qui exige la publicité, la force, la lutte, la virilité, est masculin. Le foyer intérieur, l'allaitement de l'enfant, son éducation première, le soin des vieillards, la surveillance des serviteurs, l'assistance aux malades, l'aumône aux indigents, tout ce qui suppose la maternité, la pudeur, la grâce, la pitié, l'amour sous toutes ses formes et dans tous ses offices, est féminin. Ce n'est ni le hasard ni la tyrannie du sexe fort qui ont distribué ainsi les fonctions entre les deux sexes, c'est la nature. La société et la législation n'ont fait que suivre ses indications. La femme doit être chaste, par conséquent elle doit vivre à l'ombre; la femme doit inspirer l'amour à un seul, le respect, la tendresse, la pitié à tous; elle doit s'abstenir dans son intérêt même de tout ce qui sent le combat; l'altercation, la polémique, la haine, la colère, l'émulation envieuse, l'ambition implacable qui irritent la voix, endurcissent le cœur, défigurent les traits.

Les armes lui sont interdites comme aux prêtres, elle ne doit ni frapper ni verser le sang. Qui pourrait aimer une femme juge, soldat ou bourreau?

La femme doit porter neuf mois son fruit dans son sein, l'enfanter dans la douleur, remplir pour lui ses mamelles du lait, premier aliment de l'homme; approcher à toute heure du jour ou de la nuit cette source de vie des lèvres de son enfant, le porter dans ses bras pendant cette longue période de mois et d'années où le sein de la mère n'est pour ainsi dire qu'une seconde gestation de l'homme, lui apprendre à connaître, à balbutier, à aimer, à répondre à son sourire.

Incipe, parve puer, risu cognoscere matrem! comme dit le poëte.

Quelle fonction de la vie publique, ou dans les camps, ou sur les champs de bataille, ou dans les cités, ou dans les assemblées délibérantes, ou dans les tribunaux, ou dans les temples, pourrait convenir à un être voué par son sexe à de si douces et si maternelles fonctions? Si les femmes combattaient comme l'homme, chaque coup mortel tuerait en elles deux êtres au lieu d'un; l'enfant dans son sein ou à sa mamelle périrait en même temps que la mère; les carnages humains seraient doubles, l'humanité serait décimée dans sa source comme dans sa fleur. Qui pourrait supporter la vue d'un champ de bataille où les nourrissons expirants se traîneraient parmi les cadavres pour sucer le lait tari dans les mamelles sanglantes des mères? Il en serait de même dans toutes les autres fonctions publiques. Qui pourrait supporter sans répulsion et sans dégoût des assemblées de mégères exaspérées par l'esprit de parti, par l'ardeur des factions, par les convoitises de l'ambition ou de l'orgueil, se disputant la tribune au milieu des vociférations de leurs rivales, et vomissant l'injure, le délire, l'imprécation de ces lèvres d'où ne doivent sortir que la douceur, la tendresse, la compassion, la paix?