XVIII

Quand il eut fini son Molière et son Bernardin de Saint-Pierre, Aimé Martin quitta le secrétariat de la Chambre et se retira, jeune encore, dans les lettres. Il y vécut de ses travaux passés et persévérants avec sa charmante épouse, sœur de Virginie; lui-même, digne frère de Paul. C'est alors que la conformité du goût et du talent nous unit plus intimement, que j'allai plus souvent m'asseoir à leur vie de famille, et qu'ils vinrent eux-mêmes habiter plus fréquemment ces deux asiles de Saint-Point et Monceaux que la suite des événements politiques me laissait encore libres pour moi et pour mes amis.

Cette amitié, devenue entre nous presque une parenté, me fut douce et chère. Elle subsista sans vicissitude et sans langueur jusqu'à la veille de sa mort. Il y avait un adoucissement dans ses souffrances quand j'allai l'embrasser au moment de mon départ pour la Bourgogne. J'appris quelques jours après que j'avais été, comme sa femme, trompé sur son état et que sa belle âme était remontée à Dieu inopinément, en me laissant comme monument de tendresse, et en encourageant sa veuve à me laisser, après lui, la meilleure partie de son héritage. Ils n'avaient point d'enfants et ils m'adoptaient ainsi tous deux en quittant la terre! Jamais portion de fortune ne fut plus sacrée; elle est encore confondue dans le peu qui me reste, et forme à Saint-Point le complément du victuaire de couvent annexé au château pour l'éducation rurale d'une cinquantaine de jeunes filles des champs.

XIX

Sa chère et charmante femme ne lui survécut pas longtemps. Elle mourut retirée à Saint-Germain, fidèle à son attachement pour lui et à son amitié pour moi. Que Dieu les bénisse et me permette de les retrouver dans l'immortelle réunion promise à ceux qui s'aiment ici bas! La bonté est le génie de l'amitié.

Ô bons et tendres amis, vous dont l'affection si délicieuse, pendant que vous viviez, me donna tant de douceurs ici-bas et qui voulûtes vous survivre encore après la séparation comme une immortelle providence du haut du ciel, il ne se passe pas de jour depuis qui ne soit adouci, ou attendri, ou consolé dans ce monde de larmes par votre vivante mémoire. Les vicissitudes éclatantes du temps où vous m'avez laissé poursuivre ma route ici-bas m'ont éprouvé, dénudé, accablé. Je vis par grâce, et sans savoir si le morceau de pain amer que je mange ne m'étouffera pas d'angoisses; j'ai eu tort, mais je n'en suis que plus infortuné.

Un jour est venu inopinément pour moi où tout l'établissement politique de notre pays s'est évanoui et où, surpris à l'improviste par ce vaste écroulement, j'ai été appelé par mon nom à décider le sort de notre patrie et peut-être de l'Europe. J'ai prononcé le nom de république, appel suprême à l'intérêt et à la raison de tous. Ce mot était tellement sur toutes les lèvres qu'il est sorti à la fois et à l'unanimité du fond du pays; de cette heure, il n'y a pas eu un moment de repos pour moi; comme le bouc expiatoire d'Israël, j'ai été rejeté hors des murs et déclaré coupable du salut commun. Dieu seul connaît ce que j'ai souffert et ce que je suis destiné à souffrir encore en disputant, par un travail forcé, l'ombre de la dernière tuile de mon toit à l'inimitié du monde. Que vous êtes heureux, vous, d'avoir échappé par la mort à ce drame lugubre de votre ami! Si nous étions au temps de Caton d'Utique, j'y aurais depuis longtemps échappé par la même voie moi-même; mais nous vivons sous une loi plus patiente et qui nous commande d'attendre avec résignation la justice des hommes et le pardon de Dieu!

Vous qui vivez maintenant plus près de lui, aimez encore votre ami d'exil et priez pour lui.

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CLI.
Paris.—Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43.