Écrira-t-elle sur la religion? Toutes les sectes contraires se déchaîneront contre elle avec les imprécations du fanatisme offensé.
Écrira-t-elle pour le théâtre? Son nom risquera les huées d'un parterre.
Écrira-t-elle sur la politique? Les partis, les factions, les journaux ameutés par ses opinions, ne respecteront plus en elle ni la pudeur, ni le génie, ni la beauté, ni le sexe; les injures, les calomnies, les sarcasmes, les invectives, armes ordinaires des opinions dans ces guerres civiles de l'esprit, souilleront son caractère comme son talent; elle sera traînée dans l'arène des partis jusqu'à l'ignominie, peut-être jusqu'à l'échafaud, comme madame Roland, et, pour comble d'infortune, elle y entraînera jusqu'à son mari, jusqu'à ses enfants.
Voilà une partie des inconvénients, des dangers, des catastrophes de la célébrité littéraire dans la femme. Les hommes sentent ces périls d'instinct. Ils encouragent cette ambition de bruit dans celles qui ne leur appartiennent ni par le sang, ni par le nom, ni par l'amour; ils la redoutent avec raison dans celles qui leur appartiennent. Nous sommes convaincu qu'il n'y a pas un jeune homme cherchant une compagne de sa vie, qui ne reculât d'effroi si on lui disait d'avance: «La femme que vous recherchez pour épouse deviendra une femme célèbre; au lieu de placer son bonheur dans son amour, et sa gloire dans sa modestie, elle placera son bonheur dans l'admiration du monde pour son génie, et sa gloire dans le vent du bruit public, et le nom modeste mais honorable que vous allez lui donner sera mis en contraste perpétuel avec la funeste célébrité du nom importun qu'elle va vous faire. Votre foyer sera un lieu banal et profané, où sa gloire éclairera malgré vous votre obscurité. Rien ne sera à vous chez vous, pas même votre nom; tout sera au public. La mère de vos enfants couvrira d'avance leur berceau ou d'un nom qu'il faudra excuser pour les revers de son amour-propre, ou d'un nom difficile à porter par l'excès même de sa célébrité.»
VII
Et cependant, nous le répétons, il n'y a point de règle si générale pour laquelle un heureux et invincible génie ne soit une exception. On ne peut interdire à la nature de donner du génie à une femme, et, quand ce génie éclate en dépit de toutes les considérations sociales, il faut plaindre le mari, la famille, les enfants, mais il faut féliciter le siècle. La célébrité est comme le feu, qui brûle de près et illumine de loin: heureux ceux qui sont à distance d'une gloire de femme!
Il y a eu, il y a, il y aura des femmes illustres par le talent littéraire, sans que cette célébrité ait coûté rien aux vertus de leur sexe, témoins Vittoria Colonna en Italie et madame de Sévigné en France. Mais il convient de remarquer que leur célébrité involontaire n'a été que le resplendissement involontaire aussi de leur nature féminine, et nullement une prétention ambitieuse à la gloire de l'écrivain; elles n'ont été écrivains que parce qu'elles étaient épouses et mères, elles n'écrivaient pas pour le public ou pour la postérité, elles écrivaient l'une pour son mari, l'autre pour sa fille. Les poésies conjugales de Vittoria Colonna ne cherchaient leur écho et leur gloire que dans le cœur d'un époux toujours adoré, le marquis de Pescaire; les lettres de madame de Sévigné ne briguaient d'autre prix que la tendresse d'une fille. Elles restaient femmes, elles restaient mères, elles croyaient rester obscures en écrivant pour leurs tendresses et non pour leur gloire. Cette gloire domestique, à son origine, n'a été que l'indiscrétion de leurs foyers. La postérité a entendu battre leur cœur de femme et a pénétré malgré elles dans ce secret de leur génie qui n'était, comme il sied à des femmes, que le génie de leur amour. Ce n'étaient pas des poëtes, ce n'étaient pas des prosateurs, c'étaient des femmes; leurs œuvres ne sont que leurs tendresses, seules œuvres qui conviennent au sexe fait pour aimer.
VIII
La femme dont nous allons raconter la vie et les œuvres sortit de son sexe; elle affronta le bruit, elle se jeta dans le tumulte d'un grand siècle, elle parla, elle chanta, elle écrivit sur la religion, la philosophie, la politique, la liberté, la tyrannie; elle brava l'échafaud, elle subit l'exil; elle combattit corps à corps tantôt les factions, tantôt le conquérant de l'Europe, et, si son nom ne nous rappelait son sexe, nous la placerions par ses œuvres au rang des grands hommes; si c'est sa gloire, c'est aussi son malheur; moins virile, elle nous intéresserait davantage. On ne sort pas impunément de sa nature: ce qu'on gagne en gloire on le perd en amour. Racontons: