Madame de Staël était fille de M. Necker. On peut dire d'elle qu'elle naquit en pleine publicité et qu'elle fut bercée sur les genoux de son siècle.

M. Necker, son père, était un de ces hommes de bruit et de vent que l'engouement de leur époque enfle jusqu'aux proportions d'un grand homme, qui passent la moitié de leur vie à surexciter les espérances de leurs contemporains et l'autre moitié à les détromper de leur fausse supériorité; routinier en finances, banquier plutôt qu'administrateur du trésor public, novateur en paroles, stérile en mesures, pompeux en éloquence, vide en idées, boursoufflé en style, obscur en chiffres, nul en politique, soulevant témérairement toutes les questions sans avoir le génie d'en résoudre aucune, les laissant retomber de tout leur poids, tantôt sur le peuple, tantôt sur le roi, et ne sauvant jamais que sa propre popularité du naufrage.

Mais M. Necker, l'histoire doit le reconnaître, était en même temps un honnête homme: en trompant le roi, la cour et la nation, il se trompait lui-même. Le vertige dont il avait été saisi, en s'élevant de la banque de M. Thelusson au ministère des finances, lui faisait croire à son infaillibilité comme à un décret de la Providence. Il était vertueux avec faste et orgueilleux avec conscience. Il voulait le bien public non-seulement parce que le bien public était honnête, mais parce que le bien public était lui. Il remplissait de son importance l'État tout entier; il effaçait le roi, la cour, la noblesse, le peuple. Le peuple le rassasiait de confiance, de déférence, d'adulation, de popularité. Oracle pour les uns, idole pour les autres, il était passé à l'état de divinité.

Les hommes de lettres du dix-huitième siècle, depuis Buffon jusqu'à Thomas, lui formaient une cour de gloire et lui escomptaient l'immortalité. Voltaire même, tout en le mesurant, affectait de le grandir. Sa femme, madame Necker, plus enivrée encore que lui de cette apothéose, groupait dans sa maison tous les rayons de célébrité contemporaine pour faire autour de lui un éblouissement d'opinion.

Cette femme était une institutrice génevoise, froide, vertueuse, un peu puritaine, sincère dans sa tendresse, mais habile à donner l'exemple du fanatisme pour son mari. La maison de M. Necker était de verre; on y attirait sans cesse les regards du public; on y voyait, dans un temps de licence et de corruption des mœurs, des scènes un peu apprêtées de philosophie, de religion, de bienfaisance, d'amour conjugal, d'éducation maternelle, de culte filial. C'était un théâtre domestique de vertu privée, servant à accréditer l'homme public.

Tel était le berceau de mademoiselle Necker. Faut-il s'étonner qu'une enfant, respirant dans cette atmosphère de célébrité, en soit sortie avec la soif et la prédestination de la gloire? Il faut s'étonner seulement que tant de faveurs du sort n'aient pas étouffé le génie. Mais rien ne le donne et rien ne l'étouffe. Le génie n'est pas de la compétence de la société, il est arbitraire comme la nature.

X

L'éducation de la jeune fille fut conforme à cette opulence et à ce caractère de ses parents. Elle n'eut pas d'enfance; elle grandit et fleurit, comme une plante rare en serre chaude, sous la vertu de sa mère, sous la gloire de son père, sous les caresses et sous les admirations précoces des familiers illustres de la maison: ébauche de statue destinée au piédestal, sans cesse exposée dans le salon de son père comme dans un atelier de gloire à laquelle chacun des hôtes de la maison donnait tour à tour son coup de ciseau! Le public était sa perspective, la renommée son horizon; vivre pour elle, c'était briller. On doit admirer comme un prodige qu'après une pareille éducation il soit resté un cœur à l'idole. Le cœur y survécut, mais non la grâce.

Sa figure, à quatorze ans, inspirait déjà plus d'étonnement que d'attrait. Toute sa beauté était dans les yeux, foyer de l'intelligence, qui doivent avoir dans la femme moins d'éclat que de douceur. Ses yeux étaient noirs et bien ouverts, mais ils supportaient le regard avec trop de fermeté pour une jeune fille; ses cheveux, noirs comme ses yeux, étaient naturellement bouclés, mais ils n'avaient pas cette finesse de tissu qui fait suivre mollement à la chevelure les contours du front, des joues, des épaules, et qui déplie un voile naturel sur la femme; son front était large, carré, un peu trop haut comme celui de son père; son nez régulier, mais large comme celui des fils de l'Helvétie, où la grasse fécondité du sol donne à la charpente du visage humain, comme à celle du bœuf de ces pâturages, un peu plus de matière et de solidité qu'il ne convient à la délicatesse des traits. Les pommettes de ses joues étaient saillantes et nuisaient à la courbe de l'ovale; la bouche, grande et presque toujours entr'ouverte, respirait à grands souffles l'air et l'enthousiasme. Le contour de lèvres épaisses était éloquent, même dans le silence; ces lèvres palpitaient de paroles muettes qui montaient de l'âme perpétuellement. Le menton était trop accentué et trop lourd pour un visage de femme. Le cou, gros et court, se rattachait par des muscles vigoureux à de belles épaules. Des bras arrondis, charnus, rappelaient la vigueur paysanesque des montagnards de sa patrie; la gorge était riche; la taille, massive sans flexibilité et sans affaissement, avait trop d'aplomb pour le poids d'une femme; sa stature courte et virile ne donnait ni élégance ni noblesse de race à sa personne. Mais la richesse de la séve et la fraîcheur alpestre du teint répandaient sur cette figure une jeunesse et un éblouissement qui suppléaient au dessin par le coloris: on croyait voir une vigoureuse fille des neiges de la Suisse, mais étrangère au milieu de l'aristocratie de Paris.

XI