Mademoiselle Necker, convaincue par cette première épreuve de l'inégalité de ses forces à son ambition de gloire poétique, renonça pour quelque temps aux vers; elle écrivit son premier ouvrage en prose, les Lettres sur les écrits et le caractère de J. J. Rousseau. Ces premières pages révélèrent plus qu'un grand style, une grande âme dans cette jeune femme: J. J. Rousseau y est jugé comme il doit l'être par la pitié et par l'enthousiasme. Mademoiselle Necker n'avait pas encore atteint les années arides du bons sens.

Les utopies spéculatives de l'auteur du Contrat social, de l'Émile, des plans chimériques de constitution de Pologne et de Corse, n'étaient pas à la portée de sa critique. Mais les malheurs de Rousseau, sa misanthropie tour à tour chagrine ou plaintive, l'éloquence de ses sentiments qui cachait le néant de ses idées, étaient de la compétence de son cœur. Elle emprunta quelque chose du style de ce grand harmoniste et de ce grand coloriste pour parler de lui. On reconnut dans le portrait la manière du modèle; on y reconnut surtout une certaine audace d'idées et une certaine indépendance de jugements qui rappelaient la séve étrangère et qui marquaient alors toutes les œuvres écrites au bord du lac de Genève. Cette vallée de Kachemire de l'Occident, cette colonie de la liberté religieuse et de la liberté républicaine, encaissée dans des remparts de neige entre le Jura et les Alpes, semblait donner de l'étrangeté et de la hardiesse à la pensée. J. J. Rousseau en était sorti pour étonner la société de ses invectives, et pour peindre la nature de couleurs neuves empruntées aux aspects, aux forêts, aux neiges, aux eaux de cette Tempé de l'Helvétie. Haller y avait chanté des odes pindariques, hymnes spontanées de la création au Créateur. Gessner y avait transplanté les scènes pastorales d'un Théocrite des Alpes. Gibbon y était venu d'Angleterre pour être plus libre dans ses jugements sur les religions et sur la société; il y avait écrit, pendant une séance de dix ans, la grande histoire de la décomposition et de la transformation de l'empire Romain par le christianisme. L'esprit de parti et l'esprit de secte sont parvenus à le décréditer aujourd'hui d'un dénigrement inique, mais cette œuvre n'en ressortira pas moins de cette éclipse comme le plus inaltérable monument d'érudition, de saine critique, d'impartialité historique et de récit sévère que le dix-huitième siècle ait légué à l'Europe.

Voltaire avait abrité en Suisse, à soixante-deux ans, son génie, au moment où sa vie littéraire finissait, et où il commençait sa vie philosophique. L'air des montagnes avait retrempé même son talent politique affadi par l'air des cours. La fille de M. Necker devait bientôt y écrire les plus beaux livres de sa maturité, et lord Byron les plus beaux chants de son Child Harold, cette odyssée de l'âme d'un poëte incomparable.

Les Lettres sur J. J. Rousseau, ainsi que plusieurs opuscules de cette première adolescence de mademoiselle Necker, n'eurent pas besoin de l'indulgence due à son âge et de la courtisanerie des familiers de son père pour faire sensation dans le monde lettré à Paris. On n'était pas accoutumé à une telle virilité romaine d'idées et d'accents sous une main de jeune femme. Un immense applaudissement accueillit ces essais. On ne pouvait y méconnaître une force étonnante sous un peu de déclamation, mais la déclamation dans la première jeunesse est comme l'écume du génie qui court trop vite et qui gronde trop fort au commencement de sa course; on pardonne ce bouillonnement de style au premier jet.

Quand la déclamation est vide et froide, elle prouve le néant de l'âme; mais, quand elle est pleine et chaude, elle prouve la surabondance d'idées. L'une est l'hypocrisie du sentiment, l'autre n'en est que l'exagération; entre feindre ce qu'on ne sent pas ou exagérer ce qu'on sent, il y a la distance du mensonge à l'emphase. D'ailleurs, à l'exception de Voltaire, qui avait trop de muscles dans la pensée pour recourir à l'enflure, tout le dix-huitième siècle déclamait un peu: Diderot, Thomas, Buffon, Guibert, Raynal, Marmontel, la cour entière de philosophes et d'hommes de lettres groupés autour de M. Necker, n'étaient pas exempts de déclamation dans leur style. J. J. Rousseau lui-même, excepté dans son chef-d'œuvre des Confessions, n'avait été que le plus sublime des déclamateurs.

Madame Necker faisait déclamer la vertu; M. Necker faisait déclamer jusqu'aux chiffres. Il n'est pas étonnant que leur fille ait contracté dans cette société le vice du temps. C'était un siècle de recherche en tout genre. Chacun aspirait à la vérité en religion, en politique, en littérature, en système; chacun enflait sa voix pour se persuader à lui-même et pour persuader aux autres qu'il l'avait trouvée.

XVI

Ces premiers succès placèrent mademoiselle Necker sur un piédestal dans le salon et dans le monde de son père. Elle avait été l'enfant de l'espérance, elle devint le prodige de la jeunesse. Ce fut de cette époque qu'elle prit le goût et la passion de ce qu'elle appelle sans cesse dans ses ouvrages la société, c'est-à-dire un cercle plus ou moins étendu d'hommes oisifs et de femmes désœuvrées qui se réunissent le soir dans un salon pour causer au hasard de toutes choses. Cette étrange institution du commérage, connue seulement des grandes courtisanes et des marchandes d'herbes d'Athènes, était incompatible avec la civilisation antique de l'Orient et même de l'Occident. Ni dans les Indes, ni dans la Chine, ni en Égypte, ni en Perse, ni en Arabie, ni en Grèce, ni à Rome, la législation, la religion, les mœurs n'auraient admis cette promiscuité élégante et garrule des deux sexes dans des réunions habituelles pour se donner en spectacle et en divertissement d'esprit les uns aux autres.

Ici régnaient l'esclavage et la polygamie; là les usages, la modestie, l'ombre du foyer domestique imposés aux filles, aux femmes, aux mères, les renfermaient dans le sanctuaire de leur foyer ou ne leur permettaient que les visites et les conversations entre elles. Le moyen âge ne connaissait pas davantage cette société mixte d'hommes et de femmes se rencontrant à jour et à heure fixes dans un salon pour causer ensemble. Les mœurs austères des premières nations chrétiennes auraient vu dans cette institution de plaisir intellectuel un souvenir de la bayadère des Indes ou de la courtisane de Rome. Les Tartares de la Russie, les Germains, les Bretons l'ignoraient; les hommes et les femmes s'y réunissaient et s'y réunissent encore séparément. La conversation, bornée aux choses domestiques entre les femmes, aux choses publiques entre les hommes, ne confondait que rarement, et pour des solennités religieuses, les deux sexes dans les temples ou dans les spectacles.

Les Italiens, dans la décadence des mœurs sous les papes à Rome et sous les Médicis à Florence, et les Français après les Italiens, furent les premiers qui ouvrirent ces lices d'esprit dans des cours, dans des salons privés, où la conversation devint la seule fête des conviés. L'Italie les borna aux délices de la poésie et de l'amour, ces consolations des pays esclaves; la sociabilité française, vice et qualité de la nation, les multiplia et les étendit à tous les sujets, depuis la galanterie et la littérature jusqu'à la politique et à la philosophie. Elle appela ces entretiens la société par excellence. La conversation, besoin d'échange des esprits et des cœurs, devint une nécessité et presque une institution du pays.