Le commérage relevé à la dignité d'entretien, tantôt léger, tantôt sérieux, passa en loi. Les visites furent des devoirs de société, les salons des assemblées publiques, sans contrôle des gouvernements. L'opinion publique, cette atmosphère, cette aura dont vivent et meurent les gouvernements, y naquit pour devenir peu à peu la véritable souveraineté nationale; les fauteuils furent des tribunes, les causeurs des orateurs, les causeries des harangues.
XVII
Beaucoup de femmes éminentes par l'esprit ou les grâces y portèrent l'agrément; mademoiselle Necker essaya d'y porter pour la première fois l'éloquence. Le temps s'y prêtait autant que la nature toute littéraire et toute politique de l'esprit des salons. La révolution française, prête à éclater dans les actes, fermentait déjà partout dans les âmes. La France était travaillée des frissons et des douleurs d'un grand enfantement; elle sentait remuer dans son sein quelque chose, un génie ou un monstre, elle ne savait pas bien quoi; mais les vieilles choses s'écroulaient pour faire place aux nouveautés.
La parole était à tout le monde; c'était le bruit général d'un grand déplacement de foi, d'idées, d'institutions, de souveraineté, de lois, de mœurs, de préjugés, devant la raison, devant la philosophie, devant la nation, qui s'avançaient pour tout remplacer ou pour tout confondre.
Le salon de M. Necker, que l'on croyait l'initiateur et le modérateur du mouvement, était le foyer le plus retentissant de tout ce bruit. Hommes de lettres, hommes de cour, femmes avides d'adoration ou d'importance, diplomates étrangers, voyageurs de toutes les nations du continent, orateurs du parlement britannique, républicains d'Amérique consacrés par l'auréole de leur liberté naissante, se pressaient chaque soir dans ce salon. Le silence obligé du premier ministre, la réserve un peu contrainte de la mère affligée de l'éclat prématuré de sa fille, y laissaient la parole à mademoiselle Necker. L'admiration ou l'adulation générale l'encourageait; les applaudissements devançaient le mot; l'enthousiasme éclatait à chaque phrase. La société transformée en auditoire provoquait, au lieu de l'entretien, le discours. La jeune femme, habituée de bonne heure au monologue par l'exercice quotidien de sa plume et par l'éloquence des hommes supérieurs entendus dès l'enfance chez son père, se laissait emporter par son enthousiasme; la charmante timidité de son sexe et de son âge, cette pudeur de l'âme, aussi rougissante que celle du corps, n'était jamais née en elle. La publicité de son enfance l'avait supprimée. Il ne manquait à son esprit que cette grâce, mais cette grâce eût été en même temps son silence. On regrettait un moment en elle cette innocence du génie qui s'ignore et doute de lui-même; on finissait par l'oublier au charme de son improvisation virile. Ce n'était plus une femme, c'était un poëte et un orateur.
Le personnage oratoire et poétique de Corinne, qu'elle a dépeint plus tard dans son voyage d'Italie, n'est pas une fiction; c'est le portrait de mademoiselle Necker peinte devant sa glace par elle-même. À cette époque de sa vie, dans ce portrait, elle flatta sa figure, mais non son talent.
«Elle était vêtue, comme la sibylle du Dominiquin, d'un châle des Indes, tourné autour de sa tête, et ses cheveux, du plus beau noir, étaient entremêlés avec ce châle; sa robe était blanche; une draperie bleue se rattachait au-dessous de son sein; son costume était très-pittoresque, sans s'écarter cependant assez des usages reçus pour que l'on pût y trouver de l'affectation. Son attitude (sur le char) était noble et modeste; on apercevait bien qu'elle était contente d'être admirée, mais un sentiment de timidité se mêlait à sa joie et semblait demander grâce pour son triomphe; l'expression de sa physionomie, de ses yeux, de son sourire, intéressait pour elle, et le premier regard fit de lord Nelvil son ami, avant même qu'une impression plus vive le subjuguât. Ses bras étaient d'une éclatante beauté; sa taille, grande, mais un peu forte, à la manière des statues grecques, caractérisait énergiquement la jeunesse et le bonheur; son regard avait quelque chose d'inspiré. L'on voyait, dans sa manière de saluer et de remercier pour les applaudissements qu'elle recevait, une sorte de naturel qui relevait l'éclat de la situation extraordinaire dans laquelle elle se trouvait; elle donnait à la fois l'idée d'une prêtresse d'Apollon qui s'avançait vers le temple du Soleil et d'une femme parfaitement simple dans les rapports habituels de la vie; enfin, tous ses mouvements avaient un charme qui excitait l'intérêt et la curiosité, l'étonnement et l'affection.»
XVIII
La célébrité de mademoiselle Necker, qui aurait effrayé les hommes supérieurs qui cherchent dans une femme une épouse et non une émule de gloire, éblouissait les hommes médiocres; ils se flattaient de donner leur nom à une femme qui ajouterait à ce nom le lustre du génie; ils s'imaginaient qu'un reflet futur de cette gloire rejaillirait sur leur propre médiocrité; ils oubliaient qu'un homme ordinaire n'est jamais que l'ombre de cet éclat emprunté, que le mari d'une femme célèbre n'a plus même pour abriter sa vie intérieure l'obscurité de son foyer domestique. Partout où une telle épouse porte la lumière, elle attire le regard du public; son mari et sa famille deviennent visibles aux yeux importuns qu'ils voudraient en vain éviter.
Ces considérations cependant éloignaient ces prétendants français, anglais ou italiens de la main de cette fille unique, malgré la fortune, le crédit, la popularité de son père; mais les hommes du Nord, plus candides et plus enthousiastes, ne sont pas retenus par ce scrupule de leur amour-propre. La supériorité d'une épouse les offusque moins, parce qu'ayant moins de prétention pour eux-mêmes, ils placent leur orgueil dans la gloire de leur idole; ils s'honorent d'admirer de plus près l'épouse que le monde admire loin; leur amour n'a pas besoin de l'égalité, il est un culte; ils se sacrifient en se subordonnant à celles qu'ils adorent.