Le baron de Staël, ami de Gustave III et ambassadeur de Suède à Paris, brigua et obtint la main de mademoiselle Necker. Il ne manquait à cette famille, parvenue au sommet de l'importance et du crédit par la richesse et par la faveur, qu'une alliance illustre qui les naturalisât dans l'aristocratie européenne. La naissance, le nom, le rang du baron de Staël anoblissaient l'épouse et rejaillissaient sur les parents. M. et madame Necker, qui tendaient à la supériorité sociale par toutes les voies avaient trop senti les froissements de leur vanité à la cour pour ne pas apprécier à leur prix de hautes alliances; en anoblissant leur fille en Suède, ils anoblissaient en France leur propre sang; ils s'apatriaient dans toutes les noblesses de l'Europe.
Le baron de Staël fut agréé. Le roi de Suède promit, pour faciliter le mariage, qu'il conserverait pendant de longues années à ce gentilhomme la place d'ambassadeur à Paris. M. de Staël, de son côté, s'engagea, par contrat, à ne jamais forcer sa femme à le suivre en Suède. À ce prix, il obtint la main de mademoiselle Necker.
C'était un homme déjà mûr d'années, d'une figure noble, d'une distinction de manières qui répondait à sa considération personnelle dans le monde, d'un esprit suffisant pour jouir des succès de sa femme sans prétendre à l'égaler, un de ces hommes qui acceptaient les seconds rangs partout, même dans leur maison.
Cette union sans tendresse, mais sans orages, ne fit qu'ajouter le nom, le rang, la liberté, la considération d'une ambassadrice de Suède à Paris, à la célébrité littéraire précoce de madame de Staël et à sa qualité de fille du ministre le plus influent du conseil du roi.
Trois enfants, deux fils et une fille naquirent de ce mariage. Il ne fut troublé que plus tard par des séparations de fortune dans l'intérêt des enfants, séparations de biens qui amenèrent des séparations de personnes; mais, quoique relâchés et peu intimes, les rapports entre deux époux si disproportionnés de nature, d'âge et d'opinion, conservèrent toujours la décence, cette seule vertu que le monde avait le droit de demander alors à ces unions de convenance. La séparation même ne dura pas jusqu'à la mort; le baron de Staël revint, après la révolution française, mourir entre les soins de sa femme et les respects de ses enfants.
XIX
La révolution qui se précipitait par toutes les innovations que la popularité de M. Necker et la déférence de Louis XVI à ses avis lui avaient ouvertes, ne tarda pas à dépasser les idées de 89 et à détrôner le roi. Les états généraux du royaume, comme tout esprit politique l'avait prévu excepté M. Necker, s'étaient révolutionnés eux-mêmes le premier jour de leur réunion à Versailles. M. Necker, ne pouvant plus être leur modérateur, avait été leur jouet; la cour l'avait congédié comme leur complice; le peuple l'avait rappelé par l'insurrection du 14 juillet. Rejoint à Bâle par les messagers du roi et du peuple, il était rentré à Paris avec sa femme et sa fille, comme un triomphateur, par la dernière brèche de la monarchie.
Ce triomphe n'avait été que d'un jour; le lendemain, le peuple s'était indigné d'avoir accordé à son favori quelques têtes proscrites. M. Necker avait repris, sans influence et sans dignité, le rang, désormais illusoire, de premier ministre. Le ministère ne consistait plus qu'à être le témoin officiel des dégradations coup sur coup de la royauté, et à ratifier les empiètements de l'Assemblée et les émeutes de la capitale. Mirabeau, le vrai ministre de cette démolition, bafouait M. Necker de ses ironiques éloges; le peuple, à qui il n'avait plus rien à refuser, le livrait aux Jacobins qui lui promettaient des ruines plus complètes; le ministre déconcerté n'apportait au conseil que des plans de finances avortés, des gémissements et des déceptions.
XX
Aucun remords généreux ne lui inspira dans sa déchéance un parti capable de sauver le roi qu'il avait perdu, ou d'honorer du moins la chute du trône par un magnanime effort. Il se laissait emporter comme un débris inerte et sans volonté par ce courant de ruine. Quand il vit sa propre vie menacée par les séditions croissantes à Paris, il abandonna enfin le timon qui ne gouvernait déjà plus qu'au gré des tempêtes, et il se réfugia avec sa femme et sa fille dans son château de Coppet, à l'abri de la révolution, sur une terre étrangère.