«Mais malheur au peuple qui aurait entendu ses cris en vain! Malheur au peuple qui ne serait ni juste ni généreux! Ce n'est pas à lui que la liberté serait réservée. L'espérance des nations, si longtemps attachée au destin de la France, ne pourrait plus entrevoir dans l'avenir aucun événement réparateur de cette génération désolée.»
XXIV
Le neuf thermidor et la chute de Robespierre permirent à madame de Staël d'élever la voix. Ce fut alors pour la république modérée qu'elle écrivit ses réflexions sur la paix extérieure et sur la paix intérieure. Le premier de ces deux opuscules avait pour but de convaincre les puissances étrangères qu'il fallait pactiser avec la république française sous peine de l'irriter jusqu'à la frénésie et de lui faire révolutionner l'Europe. Le second avait pour objet de convaincre les partis intérieurs de la nécessité d'une conciliation dans la liberté mutuelle et légale sous peine d'éterniser l'anarchie et de recréer la tyrannie. La pensée dans ces deux écrits est d'un républicain sincère, le style est d'un grand publiciste. Ils replacèrent très-haut sur la scène politique la fille un moment oubliée de M. Necker. Les grandes voix de 89 et les grandes voix de la Gironde, Mirabeau, Barnave, madame Rolland, Vergniaud, André Chénier, s'étaient éteintes dans la mort naturelle ou dans la mort violente. Madame de Staël restait seule de ces deux partis pour rendre une parole énergique à la liberté modérée. Tout ce qui restait d'ennemis de l'anarchie et d'ennemis de la tyrannie fit écho à sa voix et se groupa autour d'elle. Elle revint à Paris occuper, dans le parti des républicains d'ordre, la place que madame Rolland égorgée par Robespierre avait occupée dans le parti des Girondins. Elle pouvait se flatter et elle se flatta de devenir à son tour l'âme invisible mais dominante d'une république dont elle inspirerait les conseils et dont elle dirigerait la main. Ce fut l'époque véritablement civique de sa vie.
XXV
Tous les hommes d'État, tous les écrivains, tous les orateurs sortis de la proscription, de l'ombre ou du silence après la terreur, se pressaient dans ses salons comme sous l'égide de la liberté retrouvée dans les ruines; elle contenait l'impatience des uns, elle modérait la réaction des autres, elle relevait le découragement, elle fortifiait la constance, elle réconciliait dans un patriotisme commun ceux que les factions avaient séparés pour le malheur de tous. Jamais son éloquence n'avait été si intarissable et si active; elle fut pendant quelques mois le seul orateur de la république. Sa tribune était partout où quelques hommes influents se réunissaient pour discuter les bases d'une constitution durable de la liberté. La littérature en ce moment était exclusivement politique; madame de Staël suivit d'autant plus naturellement ce courant qu'elle-même l'avait créé.
Son livre, sur l'Influence des passions, qu'elle publia alors, ajoute à sa renommée d'écrivain le caractère de moraliste. Ce livre, jugé aujourd'hui à distance avec le sang-froid de la critique, n'ajoute rien à sa véritable gloire. Le livre disserte au lieu d'émouvoir, il ne creuse pas assez profondément dans la nature de l'homme pour y découvrir des vérités nouvelles. C'est de l'esprit qui n'arrive pas jusqu'à la méditation, c'est de la métaphysique légère, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus vain et de plus fastidieux en littérature, des axiomes sans solidité, de la pesanteur sans prix, de l'ennui sans compensation. L'âge de la philosophie n'était pas venu pour elle. Elle était loin des années où le cœur refroidi et la vanité corrigée par le malheur ne laissent à l'homme et à la femme que la faculté de l'analyser eux-mêmes. L'ambition d'être un chef de parti dans la république, la soif de la gloire, l'enivrement des applaudissements publics, et le besoin plus impérieux d'aimer et d'être aimée, troublaient trop son âme pour la laisser voir au fond d'elle-même.
XXVI
Le dix-huit brumaire, le coup d'État du général Bonaparte retournant l'armée contre la révolution, dissipa cruellement dans madame de Staël une partie de ses illusions. Elle fut étourdie comme tout le monde du coup, sans en sentir au premier moment toute la portée. C'était le reflux de toutes les choses refoulées par la philosophie du dix-huitième siècle; c'était le démenti donné le sabre à la main à toutes les aspirations de l'Europe; c'étaient toutes les réactions généreuses, politiques, sociales, incarnées dans un seul homme et venant forcer le siècle à balbutier effrontément la grande apostasie de la liberté de penser et de la liberté d'institution; c'était la représaille de la terreur par une autre terreur plus durable, parce qu'elle est plus modérée et plus disciplinée, la terreur des soldats au lieu de la terreur des bourreaux. Ce fut surtout le coup d'État contre la philosophie.
Madame de Staël n'y vit pendant les premiers mois que l'impatience d'un jeune héros contre des assemblées inertes ou orageuses, qui prenait la dictature au nom de son génie pour régulariser la république, anéantir les factions, grandir la patrie et donner à la pensée confuse du siècle l'unité d'un grand homme. Elle se flatta même que ce jeune génie s'inclinerait devant le sien, qu'elle acquerrait plus facilement sur ce dictateur l'ascendant qu'elle cherchait à se créer sur des chefs de factions multiples, qu'elle serait l'Aspasie française de ce futur Périclès.
Dans cette pensée, elle chercha avec anxiété les occasions de rencontrer le général Bonaparte et de l'éblouir par sa conversation. Elle afficha l'enthousiasme pour sa gloire. Il n'y avait, selon elle, que deux grands hommes dans la république, faits pour s'entendre et se compléter, elle et lui.