Elle était en effet à cette époque la plus haute supériorité intellectuelle et sociale de Paris, elle régnait sur les salons, elle maniait les esprits, elle tenait les fils des factions les plus diverses, elle donnait le ton aux opinions, elle pouvait populariser ou dépopulariser d'un mot le nouveau gouvernement. Ce fut une des audaces les plus soldatesques de Bonaparte, que de dédaigner ce concours ou cette opposition. Négliger madame de Staël était un coup d'État contre Paris plus dangereux peut-être que celui de Saint-Cloud, un coup d'État contre l'opinion, contre la popularité, contre la littérature, contre la conversation, contre les salons.

Mais, décidé à n'en appeler qu'aux baïonnettes d'une armée dont les chefs ne connaissaient pas même de nom la fille de M. Necker, il portait, dès le lendemain du 18 brumaire, ce défi aux puissances de la pensée: tel fut le caractère du gouvernement militaire sous les Marius, sous les Sylla, sous les Césars de Rome.

XXVII

Il est curieux d'étudier, dans les confidences intimes de madame de Staël à cette époque, l'étonnement et l'irritation dont elle fut saisie en s'apercevant de l'éloignement que le premier consul montrait en toute occasion pour elle. Il ne se contentait pas de la tenir à distance, il cherchait à l'humilier quand elle se présentait devant lui. Tout le monde connaît la brusquerie célèbre dont il repoussa ses avances à une des réceptions des Tuileries, où madame de Staël s'efforçait de s'attirer un mot ou un sourire d'encouragement du dictateur: Quelle est à vos yeux la femme supérieure à toutes les femmes? lui demanda-t-elle avec une évidente intention de s'attirer une adulation personnelle. «Celle qui a eu le plus d'enfants,» lui répondit sèchement Bonaparte, manifestant ainsi, avec une rudesse sans ménagement et sans pitié pour son interlocuteur, qu'elle était à ses yeux une créature hors de son rôle, et que la seule gloire de la femme était la gloire domestique de l'obscurité et de la fécondité, ces deux vertus du foyer de l'homme.

Ce mot juste, mais cruel, fit comprendre à madame de Staël qu'il n'y avait point de place pour sa renommée, encore moins pour son influence, sous le gouvernement d'un homme qui reléguait la femme la plus illustre de son sexe dans l'ombre, dans le silence et dans la maternité. Elle espéra cependant, contre toute espérance, amollir la rudesse du dictateur en lui faisant sentir le prix d'un talent comme le sien pour seconder ses plans politiques de régénération de la liberté et de la république. Elle se trompait encore: Bonaparte haïssait la liberté et la république de toute l'ambition qui l'emportait vers l'empire. Son antipathie contre madame de Staël tenait moins à la crainte qu'il avait de son génie qu'à sa haine contre la révolution française. Le nom de M. Necker lui en rappelait l'origine, les écrits de madame de Staël lui en rappelaient les doctrines.

Cette femme jeune, éloquente, populaire encore, était à ses yeux une idée survivante de 1789, qu'il était dangereux de laisser briller au cœur de la France si près de la servitude qu'il voulait sans voix. Il aurait accepté volontiers les services de madame de Staël esclave; mais le contraste de madame de Staël libre dans un pays asservi lui répugnait. Cette femme était à ses yeux une tribune à elle seule. Il ne voulait que le silence ou l'applaudissement; il s'en expliqua nettement avec ses frères, Joseph et Lucien Bonaparte, moins dédaigneux que lui des influences littéraires et des puissances morales sur l'opinion.

«Le plus grand grief de l'empereur Napoléon contre moi, dit-elle, c'est le respect dont j'ai toujours été pénétrée pour la véritable liberté. Ces sentiments m'ont été transmis comme un héritage, et je les ai adoptés dès que j'ai pu réfléchir sur les hautes pensées dont ils dérivent et sur belles actions qu'ils inspirent. Les scènes cruelles qui ont déshonoré la révolution française, n'étant que de la tyrannie sous des formes populaires, n'ont pu, ce me semble, faire aucun tort au culte de la liberté. L'on pourrait tout au plus s'en décourager pour la France; mais si ce pays avait le malheur de ne savoir posséder le plus noble des biens, il ne faudrait pas pour cela le proscrire sur la terre. Quand le soleil disparaît de l'horizon du pays du nord, les habitants de ces contrées ne blasphèment pas ses rayons qui luisent encore pour d'autres pays plus favorisés du ciel.

«Peu de temps après le 18 brumaire, il fut rapporté à Bonaparte que j'avais parlé dans ma société contre cette oppression naissante dont je pressentais les progrès aussi clairement que si l'avenir m'eût été révélé. Joseph Bonaparte, dont j'aimais l'esprit et la conversation, vint me voir et me dit: «Mon frère se plaint de vous. Pourquoi, m'a-t-il répété hier, pourquoi madame de Staël ne s'attache-t-elle pas à mon gouvernement? Qu'est-ce qu'elle veut? le payement du dépôt de son père? je l'ordonnerai: le séjour de Paris? je le lui permettrai. Enfin, qu'est-ce qu'elle veut?»—Mon Dieu! répliquai-je, «il ne s'agit pas de ce que je veux, mais de ce que je pense.» J'ignore si cette réponse lui a été rapportée, mais je suis bien sûre du moins que, s'il l'a sue, il n'y a attaché aucun sens; car il ne croit à la sincérité des opinions de personne, il considère la morale en tout genre comme une formule qui ne tire pas plus à conséquence que la fin d'une lettre; et, de même qu'après avoir assuré quelqu'un qu'on est son très-humble serviteur, il ne s'ensuit pas qu'il puisse rien exiger de vous, ainsi Bonaparte croit que lorsque quelqu'un dit qu'il aime la liberté, qu'il croit en Dieu, qu'il préfère sa conscience à son intérêt, c'est un homme qui se conforme à l'usage, qui suit la manière reçue pour expliquer ses prétentions ambitieuses ou ses calculs égoïstes. La seule espèce de créatures humaines qu'il ne comprenne pas bien, ce sont celles qui sont sincèrement attachées à une opinion, quelles qu'en puissent être les suites; Bonaparte considère de tels hommes comme des niais ou comme des marchands qui surfont, c'est-à-dire, qui veulent se vendre trop cher. Aussi, comme on le verra par la suite, ne s'est-il jamais trompé dans ce monde que sur les honnêtes gens, soit comme individus, soit surtout comme nations.»

Lamartine.

FIN DE L'ENTRETIEN CLII.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43