XXXVII
Madame de Staël apprit peu de jours après à Berlin la dernière maladie de M. Necker; elle partit précipitamment pour Coppet, espérant recevoir encore le dernier soupir de son père. Sa douleur, comme dans toutes les âmes émues, devient poésie sous sa plume.
«Dans ce fatal voyage de Weymar à Coppet, j'enviais toute la vie qui circulait dans la nature, celle des oiseaux, des mouches qui volaient autour de moi; je demandais un jour, un seul jour, pour lui parler encore, pour exciter sa pitié; j'enviais ces arbres des forêts dont la durée se prolonge au delà des siècles. Mais l'inexorable silence du tombeau a quelque chose qui confond l'esprit humain; et, bien que ce soit la vérité la plus connue, jamais la vivacité de l'impression qu'elle produit ne peut s'éteindre. En approchant de la demeure de mon père, un de mes amis me montra sur la montagne des nuages qui ressemblaient à une grande figure d'homme qui disparaîtrait vers le soir, et il me sembla que le ciel m'offrait ainsi le symbole de la perte que je venais de faire. Il était grand, en effet, cet homme qui, dans aucune circonstance de sa vie, n'a préféré le plus important de ses intérêts au moindre de ses devoirs, cet homme dont les vertus étaient tellement inspirées par sa bonté qu'il eût pu se passer de principes et dont les principes étaient si fermes qu'il eût pu se passer de bonté.
«En arrivant à Coppet, j'appris que mon père, dans la maladie de neuf jours qui me l'avait enlevé, s'était constamment occupé de mon sort avec inquiétude. Il se faisait des reproches de son dernier livre, comme étant la cause de mon exil; et, d'une main tremblante, il écrivit, pendant sa fièvre, au premier consul une lettre où il affirmait que je n'étais pour rien dans la publication de ce dernier ouvrage, qu'au contraire, j'avais désiré qu'il ne fût pas imprimé. Cette voix d'un mourant avait tant de solennité! cette dernière prière d'un homme qui avait joué un si grand rôle en France, demandant pour toute grâce le retour de ses enfants dans le lieu de leur naissance et l'oubli des imprudences qu'une fille, jeune encore alors, avait pu commettre, tout me semblait irrésistible; et, bien que je connusse le caractère de l'homme, il m'arriva ce qui, je crois, est dans la nature de ceux qui désirent ardemment la cessation d'une grande peine: j'espérai contre toute espérance. Le premier consul reçut cette lettre et me crut sans doute d'une rare niaiserie d'avoir pu me flatter qu'il en serait touché. Je suis à cet égard de son avis.»
On voit que l'impatience de madame de Staël pour le séjour de Paris l'emportait encore dans son âme sur l'horreur du meurtre du duc d'Enghien et qu'elle consentait à implorer celui qu'elle avait cessé d'estimer (dégradation de dignité du caractère qu'on ne pardonnerait pas dans un homme et qu'on déplore même dans une femme)! Implorer la tyrannie qu'on déteste, c'est s'enlever le droit de la détester. Toute cette époque de la vie de madame de Staël fut pleine d'oscillations féminines qu'on ne peut justifier; on y sent la mauvaise influence d'un homme qui faisait fléchir son caractère sous ses propres versatilités. Elle se glorifiait devant les ennemis de Bonaparte du titre de victime, mais les seules victimes méritoires sont les victimes volontaires; l'héroïsme malgré soi est plus voisin de l'ostentation et du ridicule que de la vraie gloire. Éloignée de Paris, madame de Staël avait besoin de changer de scène.
XXXVIII
Après avoir payé à la mémoire de son père le tribut d'affection qu'elle lui avait toujours portée dans une notice apologétique de sa vie et dans la publication de ses manuscrits, elle partit pour l'Italie, terre de son imagination. Son voyage était un poëme. Elle y prépara les matériaux de son plus important ouvrage littéraire, le roman poétique de Corinne. Corinne était sa propre personnification. Elle se retraçait elle-même sous ce nom. Une jeune femme, dont l'imagination enthousiaste anime, colore, passionne toute la nature et toute l'histoire en parcourant la plus grande scène du monde antique, inspire un amour d'admiration plutôt que de cœur à un voyageur anglais qu'elle rencontra à Rome.
L'amour plus méridional et plus absolu qu'elle ressent elle-même pour lui redouble son génie et divinise, pour ainsi dire, son enthousiasme. Les chants qu'elle improvise au Capitole ou au cap Misène lui méritent la couronne du Tasse et de Pétrarque.
Mais son amant s'épouvante de la splendeur même de son idole; il craint avec raison que cette divinité d'intelligence ne puisse redescendre sur la terre au rôle modeste d'épouse obscure et de mère de famille. Ses faibles yeux ne peuvent supporter tant d'éclat, son cœur modéré ne peut fournir d'aliment à tant de flammes. Il s'éloigne, il se décourage, il épouse dans sa patrie une jeune parente d'une beauté virginale, d'un esprit médiocre, d'un caractère plus rassurant pour sa félicité domestique. Corinne, punie de sa beauté et de son génie, expire de tristesse sous l'excès même des dons qu'elle a reçus de la nature. Elle perd l'amour et la vie pour avoir conquis le bruit et la gloire.
Voilà le livre. On y sent à chaque page l'amertume d'une âme qui aurait voulu réunir dans une seule vie ce qui illustre l'existence et ce qui la voile, mais qui combat contre la nature des choses et contre la véritable destinée de la femme, qui est vaincue par le bons sens ou par ce qu'elle appelle les préjugés de la société.