Le livre de Corinne fut l'apogée du talent de madame de Staël. Le style est un reflet brûlant du ciel d'Italie, aperçu par-dessus les cimes des Alpes. Tantôt voyage, tantôt roman, le voyage est incomplet, le roman est déclamatoire. Mais l'âme, tantôt virile, tantôt féminine de madame de Staël, en inonde les pages d'une si magique et d'une si touchante poésie de cœur et de style, qu'on oublie le livre pour admirer l'écrivain. La jalouse persécution que madame de Staël subissait ajoutait son intérêt à l'ouvrage. Le succès fut immense, le nom de madame de Staël atteignit ou dépassa toutes les renommées littéraires du temps. Le siècle n'avait point de poëte français en vers, point d'orateur en action; il adopta cette femme comme la poésie et l'éloquence de l'époque. Elle revint jouir de sa gloire à Coppet, à Genève, à Rouen, à Auxerre, enfin dans une terre de M. de Castellane, à douze lieues de Paris, sans oser s'en rapprocher davantage. Le bruit qu'elle y faisait était trop grand pour le silence absolu que l'empire faisait en France.
XXXIX
Madame de Staël reçut le 9 avril, anniversaire de la mort de son père, l'ordre de sortir de France et de résider à Coppet, sous la surveillance du préfet de Genève annexée par la conquête à l'empire. Le besoin de mouvement et de public la poussa bientôt au delà du Rhin. Elle séjourna quelque temps à Vienne et s'y prépara dans la société des poëtes et des hommes de lettres à illustrer la Germanie comme elle avait illustré l'Italie. Revenue à Coppet, en 1809, elle écrivit son livre de l'Allemagne, titre modeste sous lequel se cachait le plus beau commentaire du génie littéraire moderne en philosophie, en politique, en poésie; Corinne était éclipsée par l'auteur de Corinne. Le livre de l'Allemagne était plus qu'un livre; c'était un manifeste européen contre le matérialisme de la philosophie du dix-huitième siècle et contre la brutalité du despotisme français abaissant la pensée dans tout l'univers, afin d'abaisser les caractères.
Ce livre terminé, elle obtint avec peine l'autorisation de se rapprocher de quarante lieues de Paris pour en surveiller l'impression. Elle croyait que l'intention secrète de ce livre, cachée sous des commentaires littéraires, échapperait à la police inintelligente de l'Empire. Mais la police avait la divination du despotisme; elle ordonna des retranchements sans nombre au manuscrit. Madame de Staël les consentit tous pour enlever le prétexte de l'interdiction du livre. L'ouvrage, enfin imprimé, devait paraître dans quelques jours et récompenser par une légitime admiration les longues veilles de l'écrivain, quand un ordre arbitraire du ministre de la police, Savary, duc de Rovigo, fit mettre en pièces les dix mille exemplaires. Le manuscrit échappa à peine à l'inquisition impériale par les soins furtifs de quelques amis. Cette mesure fut suivie d'un ordre de sortir de France dans le délai de trois jours. Frappée inopinément dans sa sécurité, dans sa liberté, dans sa gloire, madame de Staël implora pour toute grâce une prolongation de huit jours pour se préparer à cette transplantation de son existence.
Napoléon avait dit à ceux qui lui demandaient grâce pour une femme: «Cette femme monte les esprits dans un sens qui ne convient pas à mes vues; je ne sais comment il se fait que, quand on l'a lue, on m'aime moins.» L'exécuteur impassible de ses rigueurs, Savary, ajouta, dans la lettre qu'il répondit à madame de Staël, l'humiliation à la douleur. Cette lettre est un monument du dédain soldatesque du moment pour les suspects de génie et d'indépendance.
«J'ai reçu, madame, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. M. votre fils a dû vous apprendre que je ne voyais pas d'inconvénient à ce que vous retardassiez votre départ de sept à huit jours. Je désire qu'ils suffisent aux arrangements qui vous restent à prendre, parce que je ne puis vous en accorder davantage.
«Il ne faut point rechercher la cause de l'ordre que je vous ai signifié dans le silence que vous avez gardé à l'égard de l'empereur dans votre dernier ouvrage, ce serait une erreur: il ne pouvait pas y trouver une place qui fût digne de lui. Mais votre exil est une conséquence naturelle de la marche que vous suivez constamment depuis plusieurs années. Il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne vous convenait point, et nous n'en sommes pas encore réduits à chercher des modèles dans les peuples que vous admirez.
«Votre dernier ouvrage n'est point français; c'est moi qui en ai arrêté l'impression. Je regrette la perte qu'il va faire éprouver au libraire, mais il ne m'est pas possible de le laisser paraître.
«Vous savez, madame, qu'il ne vous avait été permis de sortir de Coppet que parce que vous aviez exprimé le désir de passer en Amérique. Si mon prédécesseur vous a laissée habiter le département de Loir-et-Cher, vous n'avez pas dû regarder cette tolérance comme une révocation des dispositions qui avaient été arrêtées à votre égard. Aujourd'hui vous m'obligez à les faire exécuter strictement; il ne faut vous en prendre qu'à vous-même.
«Je mande à M. Corbigny de tenir la main à l'exécution de l'ordre que je lui ai donné, lorsque le délai que je vous accorde sera expiré.