Ses derniers moments furent illuminés comme un soir de fête; ils resplendirent pour elle de la gloire de la vie terrestre qui allait s'éteindre sur sa couche, et des espérances de sa vie immortelle qui allait éclore. Son dernier soupir fut encore éloquent: «Quand je n'aurais pas la certitude d'une vie future, dit-elle à ses amis, je rendrais encore grâce à Dieu d'avoir vécu. Toutes les fois que je suis seule, je prie, disait-elle à sa fille, il n'y a point de solitude pour ceux qui vivent en présence de Dieu, il n'y a point d'absence, pour ceux que la mort ou la distance séparent, quand ils se rencontrent dans la prière.» Elle mourut ainsi dans les bras de sa fille. Dieu n'aurait pas pu lui envoyer la foi et la piété sous la forme d'un ange consolateur, plus fait pour sanctifier le dernier adieu. Le siècle entier porta ce deuil de famille; elle n'eut ni les funérailles populaires de Mirabeau, ni les funérailles littéraires de Voltaire, mais elle eut les pieuses funérailles de fille, d'épouse, de mère, sous les chênes de Coppet, au pied du cercueil de son père, sur les bords de ce lac, en face de ces Alpes, où sa mémoire se confond à jamais avec celle de J.-J. Rousseau, son maître, de Voltaire, son voisin, de Byron, son hôte et son ami. Heureuse dans son berceau, heureuse dans sa vie, heureuse dans sa tombe.
Fille d'un ministre dont elle respira en naissant la popularité, favorite d'une nation qui flattait en elle son père, élevée sur les genoux des grands, des philosophes, des poëtes, habituée à entendre les premiers balbutiements de sa pensée applaudis comme des oracles de talent; mêlée, sans en être trop rudoyée, au commencement d'une révolution qui grandit tout ce qu'elle touche, ses apôtres comme ses victimes; abritée de la hache pendant les proscriptions par le toit paternel, au sein d'une nature poétique, écrivant dans le silence de cette opulente retraite des ouvrages politiques ou littéraires égaux aux plus beaux monuments de son siècle; ne subissant qu'un peu les inconvénients de trop de gloire, en butte à une de ces persécutions modérées qui méritent à peine le nom de disgrâce, et qui donnent à celle qui les subit la grâce de la victoire sans les rigueurs de l'adversité; vengée par l'Europe, de son ennemi, qu'elle a la consolation de voir tomber et de plaindre, remplissant le monde de son bruit, et mourant encore aimée dans son triomphe et dans son amour.
Il n'a manqué à cette femme, pour être la première des femmes d'action et des femmes de gloire, que l'échafaud de Marie-Antoinette ou de madame Roland. Et cependant, pour en revenir aux considérations qui ouvrent ce récit et qui doivent le clore: quelle est la plus grande de cette femme de bruit ou d'une femme de silence, voilant jusqu'à son âme de la chaste pudeur de son sexe, renfermée dans l'ombre de son pauvre foyer conjugal, entre un époux qu'elle aime, des enfants qu'elle élève, des vieillards qu'elle honore, des infirmes qu'elle soulage, des misères qu'elle nourrit, des talents même qu'elle sacrifie à d'humbles devoirs? Si la vanité littéraire hésite à prononcer, le bon sens et la vertu n'hésitent pas: la plus grande des deux, c'est celle qui est le plus femme, c'est-à-dire la plus obscure; car selon la juste expression d'un ancien, la gloire déplacée n'est que la plus grande des petitesses. Le grand jour, sur la femme, est contre nature; tout ce qui la dévoile la flétrit, la célébrité n'est pour elle qu'une illustre exposition. Que serait-ce qu'une femme sur la tombe de laquelle on ne pourrait écrire, pour toute épitaphe, que ce vain mot: Elle a brillé!
LIX
Cependant il faut reconnaître, pour être juste, que la vie, les œuvres et le génie de madame de Staël ont eu un autre résultat pour sa patrie et pour l'Europe, que ce bruit de son nom et cet éclat de son génie. Elle a fait home aux hommes de leur servitude; elle a protesté contre la tyrannie; elle a entretenu ou rallumé dans les âmes le feu presque éteint de la liberté monarchique, représentative ou républicaine; elle a détesté à haute voix, quand tout se taisait ou applaudissait, le joug soldatesque, le pire de tous, parce qu'il est de fer, et qu'il ne se brise pas même, comme le joug populaire, par ses propres excès; elle a donné du moins de la dignité au gémissement de l'Europe; elle a été vaincue, mais elle n'a pas consenti à sa défaite, elle n'a pas loué l'oppression, elle n'a pas chanté l'esclavage, elle n'a pas vendu ou donné un seul mot de ses lèvres, une seule ligne de sa main à celui qui possédait l'univers pour doter ses adulateurs ou pour exiler ses incrédules; elle a édifié et consolé l'esprit humain; elle a relevé le diapason trop bas des âmes; elle a trouvé dans la sienne, elle a communiqué à ceux qui étaient dignes de la lire, un certain accent antique peu entendu jusqu'à elle, dans notre littérature monarchique et efféminée, accent qui ne se définit pas avec précision, mais qui se compose de la sourde indignation de Tacite, de l'angoisse des lettres de Cicéron, du murmure anonyme du Cirque quand Antoine présente la pourpre à César, du reproche de Brutus aux dieux quand il doute de leur providence après la défaite de la cause juste, du gémissement de Caton quand il se perce de son épée pour ne pas voir l'avilissement du genre humain! Cet accent n'est pas la liberté, mais il en est comme l'âpre arrière-goût, le regret amer, la vague espérance. C'est le remords de l'esprit humain. Il rappelle qu'il y a eu une vertu publique, et que si le peuple en a perdu la formule, la langue du moins en a conservé le retentissement.
C'est là la vraie gloire de madame de Staël. Ses ouvrages peuvent périr, mais son accent reste à la langue et aux caractères. On pense à elle toutes les fois qu'on se sent dans le cœur quelque chose de libre, de fort et de grand. C'est moins et plus que de la gloire littéraire, c'est de l'écho, mais c'est un écho romain.
Lamartine.
FIN DE L'ENTRETIEN CLIV.
Typ. de Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-St-Germain, 43