Cet homme, trop grand pour être contenu dans un seul nom d'homme, devrait porter quatre noms; car son génie et ses œuvres suffiraient à quatre éternelles mémoires.

Si vous sortez du Parthénon chrétien, le temple de Saint-Pierre de Rome, écrasé par la masse, l'immensité, la majesté, la divinité de ces édifices, véritables temples de l'infini, qui semble avoir été construit pour faire comprendre et adorer deux des attributs de Dieu, l'espace et la durée, rendus sensibles, et si vous voulez résumer en un seul nom d'homme vos impressions confuses pour reporter cette merveille à son principal auteur, c'est le nom de Michel-Ange qui tombe de vos lèvres: l'architecte de Dieu!

Si vous montez l'escalier sans marches du Vatican, comme une colline aplanie pour laisser les vieux pontifes monter sans perdre haleine au sanctuaire de leurs oracles; si vous entrez dans la chapelle Sixtine pour contempler sur ses murs et sur ses voûtes le tableau du Jugement dernier, ce poëme dantesque du pinceau, peint par un géant, où l'imagination, le mouvement, l'expression, la forme, la couleur semblent défier la création par son image, et si vous demandez quelle main de Prométhée moderne a jeté derrière lui ces gouttes d'huile pour en faire des hommes, des anges, des démons, des dieux? les murailles et les voûtes répondent par le nom de Michel-Ange.

Si vous entrez, à Florence, dans la chapelle monumentale de San Lorenzo, cette pyramide mortuaire des Pharaons de la Toscane, les Médicis; si vous levez vos yeux sur ce peuple de pierre qui semble sortir des Catacombes pour veiller éternellement sur ces sarcophages; si les deux figures du Jour et de la Nuit, l'une image vivante de la vie, l'autre image, vivante aussi, de la mort, calment comme par enchantement vos pensées terrestres, et vous font envier d'être de pierre comme elles pour respirer éternellement la majesté dédaigneuse de la vie et la mélancolie sereine de la mort; et si vous demandez à ces statues: Qui vous a taillées ou plutôt animées d'un seul jet dans le bloc? elles vous répondent: Et quel autre que le sculpteur souverain pouvait frapper de ces coups qui fendaient le rocher; Moïse du ciseau, qui au lieu de l'eau fait jaillir la pensée et la vie de la pierre? c'est Michel-Ange.

Enfin, si, en feuilletant dans les bibliothèques poudreuses du Vatican, à Rome, ou du palais Pitti, à Florence, les manuscrits du quinzième siècle, vos regards tombent sur une de ces poésies à la fois platoniques et amoureuses, où les vers, forts comme des muscles de géant, et les pensées, tendres comme des rêves de femme, respirent à la fois la virilité du buste de Brutus et la mélancolie des sonnets de Pétrarque; et si vous demandez quel était ce poëte avec lequel la plus belle, la plus poétique et la plus chaste des femmes de son siècle, Vittoria Colonna, entretenait ce commerce de cœur et de génie qui consolait l'un de sa vieillesse, l'autre de son veuvage d'un héros? Ces vers, écrits avec le fiel du Dante, les larmes de Pétrarque et les songes dorés de Platon, étaient les délassements, les mugissements ou les consolations de Michel-Ange.

Quatre hommes en un, dont le moindre est égal aux plus grands d'un siècle où tout était grand; un homme réel, et cependant un homme fabuleux, voilà Michel-Ange. Disons brièvement sa vie: elle fut longue, comme la vie de ceux à qui la Providence réserve beaucoup d'espace pour ce qu'ils ont à accomplir ici-bas.

II

Il naquit, le 6 mars 1474, dans un château du Cosentin, province de Toscane, dans le voisinage d'Arezzo. Son père, d'une famille illustre de Florence, était podestat ou gouverneur, pour les Médicis, de ce district. Il se nommait Ludovico Buonarroti-Simoni, de la maison de Canossa. Sa mère était aussi de race noble, et estimée pour l'honnêteté de ses mœurs et la dignité de sa vie dans la province. À l'expiration de ses fonctions annuelles de podestat dans le Cosentin, le père de Michel-Ange revint habiter sa maison de Settignano, où il possédait une métairie plantée de figuiers, d'oliviers et de vigne, sur une colline aux portes de Florence. C'est de cette colline que naquit la vocation sculpturale de Michel-Ange. Settignano était, comme autrefois Paros, comme aujourd'hui Carrare, une carrière de marbre où les statuaires et les architectes de Florence venaient chercher leurs blocs et où ils les faisaient ébaucher par leurs élèves et leurs ouvriers. L'enfant eut pour nourrice la femme d'un de ces carriers du village paternel. Il attribue lui-même, plus tard, son inclination pour la statuaire à ces premiers blocs qu'il voyait dégrossir dans la maison de sa nourrice et à ces outils de sculpteur avec lesquels ses petites mains jouaient dès le berceau. Les plus grandes vocations n'ont souvent pas d'autre origine. Les plus grands fleuves, à leur source, ne prennent souvent leur direction que d'un caillou qui leur ferme la route ou d'une rigole qui la favorise par la main d'un enfant sur la pente où ils doivent couler.

«Giorgio, disait-il un jour avec enjouement à son ami Vasari, à l'époque où il remplissait déjà l'Italie de son nom et de ses œuvres, si j'ai eu quelque grandeur et quelque bonheur dans le génie, cela m'est venu d'être né dans la pauvreté et dans l'élasticité de votre air des collines d'Arezzo; et c'est ainsi que je tirai, pour ainsi dire, du lait de ma nourrice, à Settignano, le ciseau et le maillet avec lesquels je fais mes figures.»

III