«Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre. Là, ils s'arrêtèrent, Bourgoing expliqua à la reine le scrupule étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur eux, condescendit à leur faiblesse et se contenta, pour la soutenir, de deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications, leur désespoir, leurs lamentations, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux traces de laquelle il fallut les arracher.
«La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de réclamer contre cette violence et d'obtenir une plus douce escorte.
«Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot, Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell, Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.»
Apercevant Melvil courbé sous sa douleur:
—«Courage! lui dit-elle, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner.
—«Oh! Madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse l'affreux supplice.» Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.
—«Pas de faiblesse, mon cher Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang et qui le répandent injustement. Mais moi, ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée de larmes, et je la quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la vérité. Encore une fois, cesse de t'affliger, Melvil, et réjouis-toi plutôt de ce que tous les malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne de sa mère.»
«Pendant que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui, elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu, mon cher Melvil; ne m'oublie jamais ni dans ton cœur ni dans tes prières.»
«S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle leur demanda qu'il fût fait grâce à son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus timides, les femmes surtout troubleraient au moins par leurs cris le cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle était si éloquente et si touchante que tous les seigneurs qui l'entouraient auraient cédé sans l'attitude obstinée du comte de Kent. La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre maîtresse et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine douairière de France, reine légitime d'Écosse.» Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé.
Marie alors adoucissant de plus en plus son accent et son regard: «Milords, dit-elle, je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette triste satisfaction. Songez, Milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une fois, Milords, n'écartez pas les miens de mon agonie, ils ne désirent rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir mourir.»