«S'il y avait dans le monde une nation qui eût une humeur sociable, une ouverture de cœur, une joie dans la vie, un goût, une facilité à communiquer ses pensées; qui fût vive, agréable, enjouée, quelquefois imprudente, souvent indiscrète, et qui eût avec cela du courage, de la générosité, de la franchise, un certain point d'honneur, il ne faudrait point chercher à gêner par des lois ses manières, pour ne point gêner ses vertus. Si, en général, le caractère est bon, qu'importe de quelques défauts qui s'y trouvent?

«On y pourrait contenir les femmes, faire des lois pour corriger leurs mœurs, et borner leur luxe; mais qui sait si on n'y perdrait pas un certain goût qui serait la source des richesses de la nation, et une politesse qui attire chez elle les étrangers?

«C'est au législateur de suivre l'esprit de la nation, lorsqu'il n'est pas contraire aux principes du gouvernement; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement et en suivant notre génie naturel.

«Qu'on donne un esprit de pédanterie à une nation naturellement gaie, l'État n'y gagnera rien, ni pour le dedans, ni pour le dehors. Laissez-lui faire les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.»

Plus loin, il rend justice au gouvernement chinois en montrant qu'il fut le seul gouvernement philosophique:

«Les législateurs de la Chine firent plus: ils confondirent la religion, les lois, les mœurs et les manières; tout cela fut la morale, tout cela fut la vertu. Les préceptes qui regardaient ces quatre points furent ce que l'on appela les rites. Ce fut dans l'observation exacte de ces rites que le gouvernement chinois triompha. On passa toute sa jeunesse à les apprendre, toute sa vie à les pratiquer. Les lettrés les enseignèrent, les magistrats les prêchèrent; et comme ils enveloppaient toutes les petites actions de la vie, lorsqu'on trouva le moyen de les faire observer exactement, la Chine fut bien gouvernée.»

XXII

Il est évident que ce premier volume de l'Esprit des Lois, rempli de quelques axiomes sages et vrais, et d'une nuée d'axiomes légers et inconsidérés, n'était point un livre de législation dans la pensée de Montesquieu, mais un recueil de premiers aperçus rassemblés par lui pour faire plus tard un livre. On n'y rencontre qu'une expression toujours ingénieuse et une foule d'idées aventurées et fausses. Le manque de connaissances, de travail et de réflexion, y choque à chaque instant le lecteur. Cela ne peut servir à rien au législateur sérieux. Aristote écrivait de la politique plus solide; Machiavel, plus intelligente, en mettant de côté la pure morale; Platon, Fénelon, J. J. Rousseau écrivaient de plus beaux rêves; mais c'étaient des rêves plus dangereux que des réalités. De tous ces écrivains législateurs, le plus sensé eût été incontestablement Machiavel, si Machiavel n'avait pas trop souvent la théorie de la tyrannie à la solde des tyrans.

Montesquieu était un honnête homme, mais un écrivain trop irréfléchi. Il n'a voulu tromper personne; il s'est lui-même trompé. On lui doit estime et non confiance. Il cherchait le vrai, mais pas assez pour le trouver. Il n'a qu'un mérite: il n'a pas rêvé. Il a considéré la législation politique comme un produit de l'histoire; il a cru que la législation des peuples n'avait rien à demander à l'imagination; seulement il a imaginé l'histoire. Voilà son caractère. Il lui a dû sa colossale réputation. Aujourd'hui, ce n'est qu'un nom illustre dans notre littérature; il ne faut pas le délustrer; mais il ne peut nous être utile que par la considération qu'il donne à la France. Au moins ne lui donne-t-il point de songes et point de délire. La Révolution française l'a tué. Je croyais qu'il vivait encore, il ne vit plus. Il faut qu'un autre Montesquieu surgisse et fasse le triage des erreurs et des vérités.

Ces erreurs et ces vérités sont locales. Les influences des lois et leurs causes sont dans les mœurs, dans les habitudes, dans les territoires, dans les terres, dans les mers, dans les circonstances, dans les religions, dans les ambitions, dans les grands hommes des peuples qui les communiquent à leurs nationaux et à leur temps. L'Esprit des Lois n'est que le résultat de tous ces hasards: bonnes ici, les mêmes lois sont mauvaises là, selon le peuple et le temps.