Et ceux et celles qui ont fleuri et séché après eux, où sont-ils, et dans quel monde nous attendent-ils?

II

J'avais laissé ce monde obscur et enchanté de Milly au commencement de l'hiver, et j'étais parti pour rejoindre à Paris les deux personnes que j'aimais le plus au monde. L'un était un ami, le fils du célèbre comte de Virieu, de l'Assemblée constituante de 1789.

Il revenait alors du Brésil où il avait accompagné le duc de Luxembourg dans son ambassade. Il vivait à Paris en gentilhomme élégant et spirituel, dans ce temps où la noblesse et l'élégance étaient à la fois, comme la restauration elle-même, un retour vers le passé et un élan vers l'avenir. Plus grand seigneur que moi, on lui offrait tout, il dédaignait tout. Plus modeste par situation et par nécessité, je ne m'attachais qu'à une seule personne et je vivais chez Virieu dans l'isolement et dans l'obscurité.

Mon camarade et mon ami habitait alors dans l'immense cour du vaste et splendide palais de l'ancien duc de Richelieu, entre le boulevard des Italiens et la Madeleine, la petite maison du concierge de l'hôtel qui lui rappelait à la fois la grandeur et la simplicité des maisons paternelles.

Un jeune valet de chambre, qui l'avait suivi dans son voyage du Brésil, faisait tout son service.

Virieu était lié de jeunesse et de parenté avec toute la cour: les Tourzel, les Raigecourt, les Latrémoille, la princesse de Saint-Maures, qu'on appelait précédemment princesse de Tarente, femme d'esprit et de faction, qui réunissait chez elle tous les royalistes exaltés, et à laquelle on faisait la cour avec des excès de paroles.

Je la connus plus tard, sous les auspices de mon ami; j'en fus très-favorablement reçu, comme jeune homme vierge en politique, qui faisait des vers non imprimés, mais récités, et qui rapporterait un jour quelque lointain souvenir de Racine aux descendants de Louis XIV.

Le seul défaut de Virieu, c'était de tenir un peu trop aux grands noms, qu'aimait sa mère; et, quand il pouvait dire de ces personnages: Mon cousin ou ma cousine, pour attester la même filiation princière, il se sentait plus à leur niveau. Il était de la caste des nobles enfants de l'Œil-de-Bœuf.

À cela près, il était extrêmement distingué. Sa figure, sans être belle, était perçante; il était impossible d'apercevoir dans un théâtre ou dans un salon cette figure de fils des preux, fière, gracieuse, accentuée, sans demander quel était ce jeune gentilhomme, et sans se souvenir de lui.