Le dieu poursuivait sa carrière.

Une seule chose m'avait offensé, car j'étais partial, mais j'étais juste; c'était une anecdote évidemment et sciemment calomniatrice qu'il avait insérée dans son pamphlet de guerre: De Buonaparte et des Bourbons.

Lancé par lui, en 1814, pour précipiter dans la boue celui qui venait de tomber du trône, il racontait, dans cette invective, que Bonaparte était allé voir le pape à Fontainebleau, et qu'il l'avait injurié et outragé de sa bouche et de ses mains en le traînant par ses cheveux blancs sur le plancher du palais. Il est permis à la colère d'aller à tous les excès, moins le mensonge. Cela m'avait laissé une mauvaise impression du caractère de M. de Chateaubriand.

J'avais pardonné cependant, quand je me rappelai que ce même écrivain, toujours pur selon lui et ses amis, avait fait la cour à l'empereur pour obtenir la place de secrétaire d'ambassade à Rome, sous le cardinal Fesch; qu'il avait ensuite été le favori de M. de Fontanes, favori lui-même de la princesse Élisa; qu'il passait son temps à Morfontaine, dans l'intimité de cette famille couronnée; qu'il avait obtenu par elle l'emploi de ministre plénipotentiaire en Valais; qu'il avait, il est vrai, donné sa démission après le meurtre du duc d'Enghien; mais que, dans sa harangue à l'Académie, peu de temps après, il avait proclamé Napoléon le nouveau Cyrus, en termes d'un poétique enthousiasme; le fond de mon cœur n'était pas sans quelque scrupule sur l'immaculée pureté du bourbonisme de M. de Chateaubriand. Mais le génie a bien des excuses pour effacer ses erreurs. Je n'y pensais plus.

X

Quand parut le Génie du Christianisme, j'étais au collége chez les Jésuites. Je fus ébloui, mais non convaincu. Tout jeune que j'étais, cela me fit l'effet d'un beau thème de rhétorique.

Je me vois d'ici au bord du Rhône, dans les environs de Sion-Châtel en Bugey, assis avec quelques-uns de mes camarades, dont plusieurs vivent encore, sur un gros tronc d'arbre couché à terre par les scieurs de long, aux clartés d'un beau soleil d'automne. Un jeune homme nous lisait les plus beaux morceaux du Génie du Christianisme; nous écoutions, ravis comme par un langage inconnu, ce merveilleux style. Il n'y a pas besoin de critique pour admirer, la nature sait tout et dit tout. Cependant je ne sais quel apprêt, tout en me charmant, me frappait.

Après un moment de silence:

—Eh bien! nous dit le lecteur, que dites-vous de ces chefs-d'œuvre?

—Que ce sont trop de chefs-d'œuvre, répondis-je. Ce n'est pas ainsi que la simple nature écrit et parle. Cela me fait frémir, mais cela me fait un peu souffrir; cela est grand comme le cœur humain, mais cela est de la beauté cherchée; cela sent la grande décadence, les magnifiques débris d'une vieille langue. Ni Cicéron ni Bossuet n'auraient trouvé ces beautés.