Ainsi coulait ma vie et je ne la sentais pas couler.

Quand elle fut morte, mon ami, qui la vit au dernier moment, me remit mes lettres. Je les gardai longtemps avec les siennes comme deux reliques qui ne formaient qu'un seul être, et un jour que je me sentis près de mourir moi-même, je pris mon grand courage et je brûlai ces deux rouleaux, qui formaient deux volumes, pour que les deux cendres ne restassent pas après nous sur cette terre, mais que nous les retrouvassions au ciel où elles allaient avant nous.

Quelquefois aussi, brûlant du désir de pouvoir rester à Paris toute l'année pour la revoir tous les soirs, je songeais, non par ambition, mais par amour, à me créer quelque emploi modeste, mais suffisant pour y vivre indépendant de ma famille.

Dieu sait à quoi je n'ai pas rêvé alors pour me procurer un appointement borné dans les derniers emplois du gouvernement! Les droits réunis, dirigés par M. de Barante; la diplomatie inférieure, influencée par M. de Saint-Aulaire, pourraient le dire; ma plume, dans l'ombre d'un bureau, avec mille écus de traitement m'auraient suffi. Tout eût été ennobli par le motif. J'aurais griffonné le jour, mais je l'aurais vue le soir; le monde m'aurait dédaigné, mais mon cœur m'aurait applaudi. Je ne fus jamais ambitieux que par amour, et j'aurais bien fait; car, de toutes les passions, une seule survit et renaît en nous jusqu'à la mort: c'est l'amour.

VIII

Je faisais donc quelquefois effort sur moi-même et trêve à ma solitude absolue pour me faire recommander tantôt à M. de Rayneval, tantôt à M. d'Hauterive, tantôt à M. de Barante, tantôt à M. de Vaublanc, et leur demander protection; ils me recevaient bien, mais en souriant de ma jeunesse et de ma figure, et me remettaient à d'autres temps. Mais ces temps n'arrivaient jamais et je m'impatientais de mon impuissance.

IX

Cet isolement cependant, en me forçant au travail, nourrissait un peu mes goûts prématurés de littérature.

De tous les hommes célèbres alors, il n'y en avait qu'un qui fût pour moi un grand homme, c'était M. de Chateaubriand.

Je sentais d'instinct que cet homme était d'une race supérieure à la mienne, et que le génie l'avait marqué au front. Je ne le comparais à aucun autre écrivain de son temps; c'était la nature qui l'avait fait ce qu'il était, et les misérables écrivains du métier, à l'exception d'un petit nombre qu'on appelait les écrivains ou les poëtes de l'empire, avaient beau s'insurger et bourdonner leur ironie contre lui comme des mouches malfaisantes, il ne daignait point les écraser de son courroux.