Quelquefois j'arrivais un peu trop tôt, et je trouvais quelque homme ou quelque femme célèbre, achevant la conversation commencée avec la personne qui m'attirait seule, et s'étonnant de la présence de ce mélancolique jeune homme qui saluait respectueusement, mais qui mêlait rarement un mot court et convenable à l'entretien.
C'était M. Lainé, homme d'État de l'école de Cicéron; M. de Bonald, écrivain remarqué et remarquable, plus par la raison et la piété que par l'imagination et par le cœur; M. le baron Monnier, fils du président de l'Assemblée constituante, M. de Rayneval, son ami, les plus spirituels et les plus aimables des hommes; leurs deux femmes, Polonaises charmantes, qu'ils avaient épousées d'amour, à Varsovie, pendant la campagne de Pologne, et qui les aimaient comme elles en étaient aimées. Quelques autres personnes du même cercle, hommes de gouvernement, adoptés d'abord par l'empire, fidèles jusqu'à la fin, respectueux toujours, laissés sur la grève bonapartiste quand l'empire leur remit, après son abdication, leur fidélité; accueillis avec faveur par la Restauration, en 1814, et n'ayant pas cru devoir violer leurs serments parce que Bonaparte avait violé les siens en 1815.
VI
Quand ils avaient fini leur visite, ils se retiraient et je restais seul.
Quel délicieux moment! et combien les tristesses de la longue journée étaient compensées!
Nous nous étions rencontrés non par hasard, mais par attraction, il y avait un an et demi, dans les montagnes de la Savoie, divines solitudes pour commencer ou finir la vie!
L'amitié la plus naturelle était éclose entre nous. Elle était étrangère, plus âgée que moi; l'amour ne pouvait pas naître: mariée tard à un homme qui aurait été deux fois son père, l'amitié protectrice les unissait seule. Elle l'aimait à force de le respecter; elle ne lui avait jamais manqué de fidélité, mais son amitié était libre; il ne l'avait pas épousée pour la sevrer de toute douceur terrestre; régler son cœur, ce n'était pas le supprimer; il avait de l'affection involontaire pour moi; moi, pour lui, par reconnaissance et par admiration. Tels étaient nos sentiments: ils n'étaient point gênés, mais ils étaient purs. (Voyez Raphaël.)
VII
Quand j'avais passé une heure auprès d'elle, je la quittais, le cœur plein de délire, l'oreille tintante du timbre mélodieux de sa voix, l'âme affamée du désir du lendemain. Je rentrais en silence dans ma cellule, Virieu ne rentrait que dans la nuit. Je n'éprouvais aucun besoin de sortir; ma respiration était tout intérieure; je passais le jour à attendre le soir.
Quand la distance du matin au soir me paraissait trop longue, je prenais involontairement la plume et je lui écrivais ce que je n'aurais peut-être pas pu lui dire assez librement pendant la soirée suivante, afin que rien ne fût perdu de ce que la tendresse nous suggérait.