La Révolution sérieuse, dont la France était incapable, devait aboutir à la monarchie; l'armée, enorgueillie de ses victoires et lasse d'attendre, allait transférer l'empire à un de ses chefs.

La France réunit toutes ses mains en une pour applaudir. Les courtisans, comme à l'ordinaire, donnèrent le signal.

Il fallait des doctrines au nouveau régime, ils les firent. C'est alors que la Providence, complice, fit signe à Chateaubriand. Il venait de rentrer. Un autre courtisan en fut l'interprète: c'était M. de Fontanes.

XIV

M. de Fontanes était un littérateur d'un talent réel et hardi. Il avait contesté aux révolutionnaires non-seulement leurs excès, mais leurs principes.

Émigré à Genève pendant la Terreur, il avait conservé de cette époque une antipathie qu'il ne cherchait point à déguiser. Lié avec André Chénier, la dernière victime de Robespierre, et avec quelques hommes alors modérés du parti thermidorien, il accueillit Chateaubriand comme un élève que l'Angleterre lui renvoyait pour le consoler de tant de pertes.

Les premières lectures qu'il entendit de l'auteur d'Atala lui révélèrent un monde nouveau. Il fut atterré d'enthousiasme comme Horace la première fois qu'il entendit Virgile à la table d'Auguste, après les proscriptions de Rome. Cette admiration désintéressée fait le plus grand éloge du caractère de M. de Fontanes.

Il faut être très-grand pour proclamer la grandeur d'un rival; il reconnut tout de suite, dans l'Essai sur les Révolutions, le germe d'un talent informe, mais magistral.

—Laissez cela, dit-il à son jeune disciple, vous portez secours au vainqueur, faites le contraire pour être juste et surtout pour être applaudi. Le monde a soif de justice; l'engouement nécessaire à toute vérité en Europe passe enfin du côté des persécutés. Allez au-devant de lui, vous serez plus vrai et surtout vous serez plus fort; la Providence vous a doué des magnificences du talent; consacrez-les aux larmes et aux dieux de la patrie; soyez le grand prêtre du passé; le monde vous attend et l'esprit nouveau se tournera vers vous comme le pieux regret qui embrasse passionnément une ombre. Vous avez ce bonheur, que les trois quarts de la France et de l'Europe vous devancent dans la voie des expiations et qu'un héros vous précède; vous ne pouvez douter que Bonaparte ne veuille s'allier à la religion tôt ou tard, pour rendre au peuple l'obéissance et pour mettre sous la sanction du Dieu des armées l'autorité dont il s'empare. Vous lui plairez donc et, s'il n'ose encore vous le dire, il vous le prouvera par ses faveurs.

XV