M. de Chateaubriand avait, nous le savons, un tendre ami, Fontanes; cet ami était intimement lié avec M. Joubert; M. Joubert l'était avec madame de Beaumont, cette charmante fille de M. de Montmorin, qu'il nous a si bien fait connaître. L'initiation entre eux tous fut prompte et vive, la petite société de la Rue-Neuve-du-Luxembourg naquit à l'instant dans toute sa grâce.

Il y avait à cette époque (1800-1803) divers salons renaissants, les cercles brillants du jour, ceux de madame de Staël, de madame Récamier, de madame Joseph Bonaparte, des reines du moment, non pas toutes éphémères, quelques-unes depuis immortelles! Il y avait des cercles réguliers qui continuaient purement et simplement le dix-huitième siècle, le salon de madame Suard, le salon de madame d'Houdetot: les gens de lettres y dominaient, et les philosophes. Il allait y avoir un salon unique qui ressaisirait la fine fleur de l'ancien grand monde revenu de l'émigration, le salon de la princesse de Poix; si aristocratique qu'il fût, c'était pourtant le plus simple, le plus naturel à beaucoup près de tous ceux que j'ai nommés: on y revenait à la simplicité de ton par l'extrême bon goût. Mais le petit salon de madame de Beaumont, à peine éclairé, nullement célèbre, fréquenté seulement de cinq ou six fidèles qui s'y réunissaient chaque soir, offrait tout alors: c'était la jeunesse, la liberté, le mouvement, l'esprit nouveau, comprenant le passé et le réconciliant avec l'avenir.

Tandis que le jeune écrivain travaillait courageusement à corriger son œuvre sous l'œil de ses amis, il débuta dans la publicité en brisant une lance, assez peu courtoise, il faut le dire, contre madame de Staël, que la célébrité lui désignait comme sa grande rivale du moment.

M. de Fontanes, dans des articles du Mercure qui avaient fait éclat, avait critiqué et raillé l'ouvrage de madame de Staël sur la Littérature. Celle-ci crut devoir, en tête de la seconde édition de son ouvrage, répondre quelques mots à cette critique légère et cavalière qui prétendait trancher toute la question de la perfectibilité par les vers du Mondain. M. de Chateaubriand s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, lequel n'avait guère besoin d'aide, et aurait eu besoin plutôt de modérateur: dans une Lettre écrite à son ami, mais destinée au public, et qui fut en effet imprimée dans le Mercure, il prit à partie la doctrine de la perfectibilité en se déclarant hautement l'adversaire de la philosophie. Sa Lettre était signée l'Auteur du Génie du Christianisme.

Ce dernier ouvrage, très-annoncé à l'avance, était déjà connu sous ce titre avant de paraître. J'ai regret de le dire, mais l'homme de parti se montre à chaque ligne dans cette Lettre.

Nous n'avons plus affaire à ce jeune et sincère désabusé qui a écrit l'Essai en toute rêverie et en toute indépendance, y disant des vérités à tout le monde et à lui-même, et ne se tenant inféodé à aucune cause: ici il se pose, il a un but, et le rôle est commencé.

«Néophyte à cette époque, a-t-on dit spirituellement, il avait quelques-unes des faiblesses des néophytes, et s'il existait quelque chose qu'on pût appeler la fatuité religieuse, l'idée en viendrait, je l'avoue, en lisant ces lignes de sa critique: «Vous n'ignorez pas que ma folie à moi est de voir Jésus-Christ partout, comme madame de Staël la perfectibilité... Vous savez ce que les philosophes nous reprochent à nous autres gens religieux, ils disent que nous n'avons pas la tête forte... On m'appellera Capucin, mais vous savez que Diderot aimait fort les Capucins...»

Il parle à tout propos de sa solitude; il se donne encore pour solitaire et même pour sauvage, mais on sent qu'il ne l'est plus. Il y a même des passages qu'on relit par deux fois, tant ils semblent singuliers à force de personnalité blessante et de maligne insinuation, de la part d'un chevalier, d'un preux s'adressant à une femme.

«En amour, disait-il ironiquement, madame de Staël a commenté Phèdre: ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du scoliaste qu'il a parfaitement entendu son texte...»

Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque madame de Staël commençait à encourir la défaveur ou du moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître?