XXVI

Bonaparte avait calculé si juste avec les amis de Chateaubriand que le Génie du Christianisme parut le soir même du jour où les autels publics furent réinstallés par lui, au milieu d'une pompe militaire, à Notre-Dame. C'était le commentaire de l'acte. César se faisait chrétien.

On ne peut contester à cet homme d'avoir merveilleusement présumé de la légèreté de la nation.

Le retour au sentiment religieux par la liberté était moins populaire, mais plus réellement pieux. Le sentiment sincère lui importait moins que l'apparence; c'était le souverain des solennités.

Le livre de Chateaubriand était une solennité aussi, la solennité du génie d'apparat. Il avait pour but d'enchanter, non de convaincre. Il enchanta en effet, il ne convertit que l'imagination des hommes. Mais son succès à cet égard fut enivrant.

Jamais, depuis Jean-Jacques Rousseau, le style indépendant du sujet n'avait produit une ivresse si universelle. Ce fut, sous un nouveau Constantin, la renaissance d'un nouveau christianisme: le christianisme de l'armée.

Les éditions se multiplièrent comme les étoiles après une longue nuit.

«Allez aux cérémonies de nos Pères et croyez ce qui vous paraîtra le plus poétique.»

C'était toute sa morale; l'empire l'adopta; Chateaubriand en devint le grand prêtre. Ces pages reluisent, non de foi, mais d'images. Ce n'était pas fort, mais prestigieux.

Nous ne l'avons plus relu depuis nos années d'espérance. Nous n'aurions pas retrouvé nos enchantements.