Une femme jeune, belle, malheureuse, proscrite dans sa famille, s'empara alors de sa vie. C'était madame de Beaumont, fille de M. de Montmorin. Chateaubriand se logea non loin d'elle, au quatrième étage, dans un des pavillons du garde-meuble. Il s'en trouvait encore trop loin, bien qu'elle eût son modeste appartement à côté, dans la rue Neuve-de-Luxembourg.

Un petit cénacle d'hommes et de femmes distingués s'y réunissait tous les soirs. M. Pasquier, récemment rentré de l'émigration; M. Molé, très-jeune encore, mais déjà mûr d'idées et souple de caractère; M. Joubert, ami de tous les malheureux; M. de Bonald; M. de Fontanes, transition entre tous les régimes, mais irréconciliable avec la Terreur; M. Chênedollé, poëte loyal et royaliste constant; madame de Vintimille, captive sous la République, et dont la sœur, captive aussi, avait été chantée avant de mourir par André Chénier, suprême honneur rendu à la victime encore vivante, formaient ce cénacle.

L'ombre de M. de Montmorin, immolé sur l'échafaud à sa fidèle affection pour Louis XVI, planait sur le salon de sa fille comme un remords de septembre sur un jour de printemps. Tout le monde était d'accord dans ce salon, tant les grands crimes effacent les différences d'opinions et ne laissent survivre que l'honneur.

M. de Saint-Herem, ancien ambassadeur en Espagne, membre de l'Assemblée constituante, ami de M. Necker, mais plus encore de Louis XVI, était resté ministre des affaires étrangères pendant la plus grande partie de la Révolution. Il marcha résolûment au supplice, donnant sa vie pour la vie du roi. Sa fille, restée sans fortune, d'une beauté qui n'était que charmes, vivait dans une retraite, visitée par les amis de sa famille.

M. de Fontanes lui présenta son nouvel ami, M. de Chateaubriand.

Ces deux caractères semblèrent se reconnaître en se rencontrant; ces deux cœurs s'attachèrent avec la force d'une révélation.

Madame de Beaumont vivait pendant l'été dans le petit château de Passy, près de Villeneuve-sur-Yonne. M. Joubert y cherchait aussi le repos. La description que fait de lui M. de Chateaubriand est touchante.

«C'était, dit-il, un égoïste qui ne s'occupait que des autres.»

«J'ai été, écrivait M. Joubert avant de mourir, comme une harpe éolienne qui rend quelques beaux sons, et qui n'exécute aucun air.»

C'était triste et vrai. Mais les vivants qui entendaient, dans son intarissable entretien, la harpe frémir, en étaient charmés.