Qu'eût été Virgile, si l'Énéide avait marché en prose cadencée au lieu de planer en vers immortels? L'ébauche d'un impuissant n'est pas le génie d'un grand homme; cette vérité triste fut l'éternel remords de Chateaubriand. Il y eut entre Virgile et lui l'éternelle distance qu'il y a entre Télémaque et l'Iliade: cela se ressemble, mais ne s'égale pas.

XXXVII

M. de Chateaubriand avait connu M. de Fontanes à Londres; ils y recevaient l'un et l'autre des secours de Louis XVIII, réfugié à Hartwell. Ils s'étaient rencontrés, connus, aimés. Fontanes avait quitté Londres avant M. de Chateaubriand; il avait reçu à Paris l'auteur de l'Essai; il l'avait introduit auprès de ses propres amis: M. Joubert, qui n'a laissé que des Pensées et qui aurait pu laisser des œuvres, mais esprit essentiellement critique, trop indolent pour rédiger autre chose que des impressions; M. de Bonald, ingénieux auteur d'écrits contre-révolutionnaires et religieux. M. de Lamoignon, émigré, rentré avant lui, parent par alliance de sa femme, née Mudson Lindsay, Anglaise aimable, le reçut discrètement aux Ternes. De là on le conduisit chez l'ami de M. de Fontanes, M. Joubert, son premier hôte, resté à jamais son ami.

Quelques littérateurs médiocres qu'il avait connus avant l'émigration, entre autres Flins des Oliviers, qui travaillait avec Fontanes au Mercure de France, l'admirent parmi eux. Ginguené, ambassadeur de la République sous le Directoire, le reconnut à peine du haut de son importance mal évanouie. Chateaubriand fut blessé de cet orgueil et ne le vit plus.

Fontanes lui tendit la plume et lui proposa d'écrire. Il écrivit avec légèreté une critique personnelle et amère de madame de Staël, qui lui en conserva rancune; et, bien que la lettre de Chateaubriand fût très-faible, elle lui ébaucha sa réputation. Exemple de plus de ce que peut le journalisme de réaction.

Peu de temps après, il publia Atala, dont il avait lu déjà des fragments à M. de Fontanes, à Londres. La mode, sel des nouveautés, lui fit un succès fanatique. Les femmes tombaient en délire; M. de Fontanes, attaché alors aux charmes de madame Bacciochi, se conduisit en ami sincère et désintéressé, et présenta Chateaubriand à la future grande-duchesse de Toscane et à Lucien Bonaparte.

«J'étais contraint d'aller dîner chez Lucien, au château du Plessis, près de Senlis.»

Quelle contrainte! on voit que la flatterie prenait le masque de l'opposition pour se plaindre, en servant l'ambition prévoyante du nouveau venu.

Toute cette époque où Chateaubriand est mêlé aux plaisirs, aux fêtes, aux intrigues de la famille Bonaparte, aurait besoin d'être publiée. Elle le fut, mais trop tard, dans des pamphlets amers, pour racheter, à force d'injures, des excès de caresses. Les Bourbons étaient trop intéressés à croire à sa constance pour la contester. Leur première faveur, en 1814, fut de lui pardonner.

XXXVIII