XXXIII
Cet épisode eut plus de charme que le poëme: la société contemporaine, en retrouvant son pays et ses mœurs, sentit mieux la grandeur du peintre et l'universalité du pinceau.
René resta son premier ouvrage, triste comme la forêt humaine, religieux comme l'infini de la passion, éternellement retentissant comme la solitude du cœur.
À dater de René, Chateaubriand fut grand comme l'inconnu.
L'envie et la haine s'acharnèrent sur lui. Ce fut alors que ses ennemis découvrirent l'Essai sur les Révolutions, publié et retiré de la publicité par les conseils de ses amis, pour être remplacé par le Génie du Christianisme.
Ils le firent réimprimer et le répandirent avec profusion dans la foule pour faire contraster ses déclamations chrétiennes avec ses déclamations philosophiques. Ils triomphèrent, mais il n'y avait en vérité pas de quoi.
L'Essai sur les Révolutions est, au fond, plus remarquable que le Génie du Christianisme. Rien n'y jurait avec le sentiment religieux de l'auteur que quelques phrases de scepticisme mal articulées sur le dogme religieux du moment. Quant au talent, il était au moins aussi grand, et la logique, plus libre, était plus conséquente.
Nous venons de le lire tout entier, et il nous paraît impossible que la jeunesse de l'écrivain ne promît pas une force étonnante quand la pensée l'aurait mûrie. Le style était neuf comme celui de Bernardin de Saint-Pierre.
On y sentait l'homme d'État futur sous les teintes du coloriste. On y sentait surtout le cœur sensible de l'homme de douleur battre dans une grande poitrine, et la mélancolie pensive entraîner l'humanité vaincue dans ce torrent de larmes amassées par les calamités politiques.