M. de Chateaubriand, sollicité par le duc d'Orléans de s'unir à lui pour sauver la France, ne sauva que son honneur en donnant sa démission entre les mains de l'anarchie qu'il avait appelée. Il fit à la Chambre des pairs un discours équivoque, où il insultait les vaincus des trois journées de Juillet, tout en refusant sa complicité aux vainqueurs.

Cet apparat de fidélité le réconcilia avec les royalistes pour le disculper auprès des Bourbons. Il promit à la France de vaincre à lui seul la révolution, à l'aide de la liberté de la presse.

On la lui laissa, et il n'en fit usage que pour flatter les républicains par ses injures à Louis-Philippe et par ses caresses officielles à la monarchie exilée: sans dignité dans son style, sans sincérité dans ses démonstrations; ami de Carrel et de Béranger en France, et ami des Bourbons exilés en Allemagne, flairant la popularité sur les débris du trône légitime et sur les pressentiments de la démocratie prochaine, faux des deux côtés.

LV

Il lui fallait, cependant, une amie à laquelle il pût offrir, au moins en apparence, ce culte qu'il avait sans cesse gardé à la beauté et à l'esprit. Il s'attacha à la plus belle femme du temps, madame Récamier.

Nous tenons de M. de Genoude, confident alors de madame Récamier et courtisan de M. de Chateaubriand, quelques détails curieux, dont il avait été témoin, sur les commencements de cette passion idéale entre l'écrivain le plus illustre de la France et la beauté la plus célèbre du siècle. Les rencontres concertées ou accidentelles avaient lieu le matin de chaque jour, comme celles de Pétrarque avec Laure de Sade, pendant la messe, dans l'église aristocratique de Saint-Thomas d'Aquin. M. de Chateaubriand se plaçait derrière le prie-Dieu de madame Récamier et, dans le moment où le prêtre, élevant l'hostie, fait courber les fronts des fidèles devant le symbole du sacrifice, il adressait à demi-voix à sa belle voisine les plus ardentes déclarations de son admiration et de son amour.

M. de Genoude, qui accompagnait madame Récamier m'assura avoir entendu souvent de profanes effusions de tendresse, troublant le silence des saintes cérémonies, et la piété de la femme voilée affectait de ne pas les entendre.

Ainsi commença cette liaison mystérieuse et platonique, qui ne prévint pas d'autres légèretés épisodiques de M. de Chateaubriand, mais qui se convertit en assiduité de vieillesse entre les deux amants toujours amis.

L'Abbaye-au-Bois, séjour de madame Récamier, devint deux fois par jour le salon de M. de Chateaubriand: le matin, en tête-à-tête; le soir, avec un petit nombre d'amis du grand homme.

Bien que M. de Chateaubriand n'eût aucune faveur pour moi, cependant, dans les Mémoires de sa vie, il me reconnaît en politique une parenté avec les grands hommes d'État, et en littérature avec les deux noms immortels de toute poésie antique et moderne, Virgile et Racine. Je n'ai jamais pu me rendre compte de cette différence entre ses jugements publics pendant qu'il vivait, et ses jugements confidentiels et posthumes avec la postérité. Cela tenait peut-être à la prédilection de madame Récamier pour moi.