Je fis venir d'Algérie, à la voix de sa mère, le général républicain qui devait me remplacer.

Ce général reçut de mes mains le ministère et mes instructions. Je me dévouai à sa cause; la servit-il bien ou mal? ce n'est plus à moi de le dire. Le reste ne m'appartient plus.

Quoi qu'il en soit, il n'y a aucune comparaison à faire entre Chateaubriand et moi dans notre conduite. Chateaubriand se conduisit en grand écrivain, et moi en honnête homme; il fut un écrivain du premier ordre, et moi un bon citoyen; il inventa la coalition de 1827 pour se grandir, au risque de perdre la monarchie; j'inventai la république unanime et modérée pour sauver la France et l'Europe: qu'on juge par le résultat.

LIII

Cependant, la coalition de M. de Chateaubriand avait produit ses fruits; la garde nationale, pervertie par la presse liguée contre Charles X, avait poussé ce prince téméraire, mais faible, à tout oser contre elle.

Il résolut de provoquer la bataille entre l'esprit nouveau et l'esprit ancien par un coup d'État. Il choisit le prince de Polignac pour lui confier le commandement des journées rétrogrades. Le prince, confiant dans l'aplomb de la monarchie, ne prépara rien; il signa un matin les ordonnances contre la presse, comme il aurait signé en pleine paix la plus innocente mesure de police sur l'édilité de Paris.

C'était le tocsin de la guerre civile sonné par un enfant. Paris désarmé s'insurgea; les troupes, qui n'étaient ni réunies, ni commandées, ni même averties, restèrent fidèles au roi par la simple habitude de la loyauté et de la discipline.

Pendant qu'on se fusillait dans les rues de la capitale, le roi, retiré à Saint-Cloud, continuait sa partie de chasse le matin et sa partie de whist le soir, comme si les anges s'étaient chargés de le défendre.

Il se retira enfin à la tête de sa garde fidèle, et s'embarqua pour l'Angleterre après avoir abdiqué la couronne. Le premier prince du sang, tuteur naturel de son neveu, au lieu de se jeter entre le roi et le peuple, et de prendre la lieutenance générale du royaume, se cacha, se déclara chef des rebelles, puis roi des Français. Il déroba la couronne tombée du front de sa famille pour la traîner de concession en concession, jusqu'au jour où il laissa lui-même, en fugitif, la double dépouille des siècles à la République.

LIV