Sa conduite, dans ce poste tant désiré, fut louche et ambiguë; il intrigua secrètement à la Chambre des pairs contre les mesures adoptées par le roi Charles X et par ses collègues les ministres. Le roi, indigné de cette duplicité, ordonna à M. de Villèle de le congédier sans retard et sans égards: il le méritait, mais son ressentiment s'aggrava de la conscience de ses torts; il passa sans ménagement à l'opposition.
Le Journal des Débats, puissant alors par son double ascendant sur les ultraroyalistes et sur les libéraux, le suivit dans sa palinodie politique. Il devint, sinon le chef, du moins la voix effrénée d'une opposition sans mission et sans prudence.
Les partis ne cherchent pas la vertu, mais les services dans ceux qui se mettent à leur tête; il fut certainement alors une des causes de la chute de la monarchie des Bourbons en 1830; il avait juré de se venger, sa vengeance porta plus loin que sur les ministres, elle porta sur le trône; elle embarrassa le roi et désaffectionna l'opinion qu'il avait le premier fanatisée pour les Bourbons en 1814.
Sa conduite rendit ses principes suspects, mais il avait rendu invincible la coalition qu'il avait formée. Lui qui avait demandé des lois féroces contre la presse (immanis lex), il feignit de se déclarer le défenseur à tout prix de cette puissance terrible, dès qu'il en fut l'arbitre par son talent; ou il n'en connut pas l'ascendant en France, ou il lui sacrifia la couronne.
Aucune force politique ne peut lutter, dans notre pays, contre cette force anarchique, excepté la force révolutionnaire.
Je l'ai senti sous la République, en 1848; j'en ai mesuré exactement, jour par jour, la puissance, l'effet, la durée, laissez la presse totalement en dehors des lois, à Paris, vous aurez un accès de guerre civile tous les mois. À combien d'accès un gouvernement peut-il résister? C'est là la question: la première semaine après sa défaite, la presse se tait; la seconde, elle rallie par le droit de réunion ses forces disséminées; la troisième, elle fermente et se révèle en symptômes menaçants par des mots d'ordre et par des rassemblements sur les boulevards, au sortir des clubs; la quatrième, elle éclate et le sang coule.
M. de Chateaubriand, qui avait vu ces émeutes régulières en 1790, 1791, pouvait-il feindre d'ignorer ces alternatives en 1827? Pouvait-il se figurer que, dans un pays où la main est si près de la tête, l'opinion excitée et armée d'une multitude pouvait combattre sans danger la raison froide et calme de la raison publique; ou bien pouvait-il livrer de gaieté de cœur sa patrie à l'éternelle agression d'une majorité désordonnée, parlant ou écrivant réunie sur un seul point de l'empire, sans contrôle et sans modération, contre une société sans cesse attaquée, quoique sans cesse victorieuse? Non; aucun homme d'État ne pouvait, de bonne foi, se faire une illusion pareille; la guerre à mort entre l'ordre public, qui est l'intérêt et le droit de tous, et la presse libre, qui n'est que l'intérêt d'un petit nombre d'hommes de plume sans mandat et sans responsabilité, était évidemment l'état sauvage, au lieu de l'état régulier d'une nation en état légal. Donc, cette croyance à la liberté illimitée de la presse était, en lui, ou une fiction à l'usage d'un imbécile, ou un crime contre l'ordre social. Imbécile? nul ne peut lui appliquer une telle injure; criminel? nul ne peut le laver d'une telle épithète.
Mais vous-même, me répondra-t-on, n'avez-vous pas cru, en 1848, que les lois sur la presse étaient abrogées, et qu'en les abrogeant, vous exposiez pour un moment la société républicaine à tous les périls? N'étiez-vous pas criminel autant que lui?
Non, car je n'étais pas membre de la coalition qui avait amené cette journée mortelle à la monarchie de 1830, que je n'aimais pas, mais que je ne voulais pas prendre sur moi de démolir: j'étais Français, voilà tout. J'entrais à la Chambre par hasard, au moment où ce gouvernement s'écroulait et où son roi fuyait déjà hors de Paris: le rappeler était impossible, le ressusciter par une régence, plus impossible encore; quels ministres lui aurais-je donnés? Je n'aurais fait que seconder la ruine dans laquelle femme, enfant, patrie auraient misérablement péri; la seule chose à faire était une république qui apparaissait à tout le monde alors comme le remède suprême et radical, et qui le fut. Je l'indiquai; elle fut acclamée à l'unanimité, et l'Europe fut sauvée; les secousses du lendemain furent fortes, mais le peuple en masse, satisfait de cette victoire non contestée, nous secourut contre les partisans de l'anarchie et contre les vociférateurs du crime.
Je ne fus donc pas coupable; je m'effaçai entièrement de toute prétention à l'héritage du gouvernement qui était tombé à ma voix; je ne demandai part qu'au danger et à la lutte de mes collègues contre l'anarchie, tant que le danger fut mortel et la lutte un devoir.