L

Mais la France royaliste n'examina pas de si près ce qui servait sa haine. On ne crut pas, mais on propagea.

De ce jour, Chateaubriand cessa d'être un ennemi complaisant de l'empire, mais il devint le coryphée de la Restauration. Il dut sa popularité politique à un mauvais acte, et il s'obstina à la conserver et à la raviver pendant toute l'époque qui sépare 1814 de 1815. Commencée comme les journalistes, ces hommes d'excès, c'est en poussant aux excès plus grands qu'il la rajeunit à chaque circonstance. Il était devenu acquéreur du Mercure; Bonaparte le lui enleva après l'article sur Tacite, dont il sentit la portée; ses brochures se succédèrent comme les jours dans toutes les occasions qui prêtaient à la haine ou à l'ambition. Il n'hésita pas à suivre Louis XVIII à Gand. Il commença par flatter les partisans de la légitimité, il finit par hésiter entre les libéraux et les légitimistes. Il rentra avec le roi après Waterloo; il fut nommé pair de France, et écrivit quelques discours d'apparat indécis, jusqu'à la guerre d'Espagne; il s'irrita contre le favori du roi, M. Decazes, et il écrivit contre lui ce mot affreux, digne pendant de ses invectives contre Bonaparte, et qui accréditait l'horrible supposition de complicité entre M. Decazes et un assassin: «Le pied lui a glissé dans le sang.» Ces mots cruels déshonorent même le pamphlet.

LI

Il fonda le Conservateur, organe des colères du parti ultraroyaliste contre les monarchistes modérés; il s'illustra de son talent et de ses fureurs. Il finit par s'allier avec les libéraux et se laissa nommer à l'ambassade de Londres. Là commence son rôle vraiment politique: il conçut la pensée de rallier l'armée française à la monarchie des Bourbons, en lui fournissant l'occasion de combattre contre la révolution d'Espagne.

Il écrivit, après son succès, l'Histoire du congrès de Vérone, où il força M. de Villèle et M. de Montmorency à l'envoyer. M. de Montmorency se retira. M. de Villèle consentit à l'admettre, comme ministre des affaires étrangères, dans son cabinet; il y servit mal ses collègues, favorisant tantôt leur politique, tantôt combattant sournoisement leurs plans, pour donner des gages ou des espérances aux libéraux.

Surpris dans une de ces manœuvres équivoques, il fut brutalement congédié par le roi. Il sortit du conseil en Coriolan, et déclara le lendemain une guerre de vengeance au parti qu'il servait la veille. Le Journal des Débats, dont le chef, M. Bertin, était son ami, se dévoua à lui et lui prêta sa publicité ambiguë. Il rallia ainsi, dans une coalition néfaste, les amis et les ennemis de la Restauration dans une agression commune. La coalition de principes opposés, mais de haine commune, cette maladie organique de la France, ne laissa plus de doute aux amis des Bourbons sur leur ruine prochaine.

LII

Louis XVIII mourut, déjà détrôné et asservi, par faiblesse, avant ses derniers jours, au parti ultraroyaliste de son frère.

Chateaubriand tenta de se réconcilier avec lui par sa brochure: Le roi est mort, vive le roi! et par sa présence au sacre de Reims. Il affecta de s'unir à M. de Villèle pour réconcilier le parti modéré de cet homme d'État avec le parti royaliste. Il devint un homme de manœuvres ambitieuses, inconséquent ou sans prudence; puis enfin ministre des affaires étrangères.