Le génie était de transformer la poésie, non de l'imiter. Il manqua en ce point de vraie génie. Imiter en prose Homère ou Virgile, c'était simplement marquer la distance entre ces deux grands hommes et leur plagiaire.

Il manquait aussi de cette vigueur de talent qui enfante le vers comme la musique innée enfante la mélodie, la langue qui chante. Ces deux impossibilités se trahissent dans les Martyrs, effort avorté d'un esprit supérieur, mais n'attestant que la double insuffisance de l'écrivain. Lisez-les; c'est beau de conception, c'est inimitable d'élégance, c'est fécond d'images, c'est étincelant de sentences, mais cela n'est pas un poëme. Arriver, comme Chateaubriand, jusqu'au seuil des parodies de Télémaque, c'est échouer en route.

Autant valait ne pas partir. L'insuccès d'une œuvre se mesure à la prétention. Ce fut un échec; il avait voulu tromper sa nature, la nature se vengea; ce fut sa dernière œuvre. Sa vie littéraire se termina par cette éclatante déception.

XLIX

Cependant le monde politique trébuchait dans ses prétentions militaires, pendant que Chateaubriand fléchissait dans ses ambitions littéraires. L'Espagne dévorait nos armées; les neiges de la Russie ensevelissaient nos légions vivantes. Bonaparte jouait la France en Saxe contre son orgueil obstiné; il perdait le monde à Leipzig. L'univers entier, excepté lui, avait l'agonie de sa fin.

Chateaubriand comprit qu'il fallait changer de parti quand la fortune changeait de héros. Il écrivit comme on conspire, en cachant sous son habit le poignard d'Harmodius, c'est-à-dire un pamphlet mortel contre le tyran qu'il avait subi la veille. Les plus virulentes invectives contre Bonaparte se rencontrèrent sur sa poitrine avec les phrases les plus enthousiastes qu'il avait brodées deux ans plus tôt pour les faire retentir dans son discours à l'Académie française.

Cyrus, le libérateur des Hébreux, le glorieux époux de Marie-Louise, sortant de son palais avec son enfant, héritier de la terre, sur ses bras, et le bourreau du genre humain, se heurtèrent face à face sous le même style, comme le oui et le non, comme la foi et l'apostasie sur la même bouche; il voulut faire oublier, par l'audace sans péril de cet attentat de plume, qu'il avait été l'émigré pardonné, l'envoyé de confiance à Rome et à Sion de cet usurpateur, le protégé confidentiel de ce Cyrus, restaurateur des autels.

Ce pamphlet s'appelait Buonaparte et les Bourbons.

Il n'ouvrit les pans de son habit de conspirateur que le jour où Paris fut délivré du tyran. Ce danger posthume fut une fanfaronnade d'héroïsme. Caton se donnait un coup de poignard, mais Caton était cuirassé. L'imagination calomnieuse de l'inventeur indigna, du reste, ceux-là même qu'elle réjouissait en secret.

Je n'aimais pas Napoléon, mais je me souviens que mon estime pour Chateaubriand tomba devant le grossier mensonge du pape traîné par les cheveux à Fontainebleau par les mains sacriléges de l'empereur. La vraisemblance est la vérité du pamphlet.