Il revint vite, en traversant la mer, par Carthage, puis par Grenade et l'Alhambra, où il rencontra le véritable but de son voyage. «Mais croyez à ce que je chante, et non à ce que je prêche!» Cet itinéraire est un pot-pourri où Sparte, Argos, Athènes, le Calvaire, l'Hélicon débitent chacun son rôle, et où l'auteur est sûr de triompher, sinon par sa foi, du moins par son talent. Ce succès un peu banal dure encore, et il durera tant que les souvenirs classiques seront la religion des hommes de lettres.
XLVII
Chateaubriand, de retour à Paris le 4 novembre 1811, n'attendit pas le printemps pour aller goûter sa retraite champêtre.
Il avait acheté dans la Vallée-aux-Loups un étroit espace appelé Aulnay, défrichement au milieu des bois. Il y construisait une maisonnette de plâtre et de briques, que les ouvriers achevaient encore. Voulant les activer par sa présence, il y conduisit un soir madame de Chateaubriand, retrouvée à Paris.
«La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer; la voiture versa; le buste en plâtre d'Homère sauta par la portière et se brisa: mauvais augure pour le poëme des Martyrs, dont je m'occupais alors. La maison, pleine d'ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux allumés, et éclairée par des bouts de chandelles; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins dans les bois. Charmés d'y trouver deux chambres passablement arrangées et dans l'une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table; le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants, je vis le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries.
«J'étais dans des enchantements sans fin. Sans être madame de Sévigné, j'allais, chaussé d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser par les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir, car alors l'avenir ne me manquait point.» Etc.
On voit qu'après les poëtes et les prophètes, l'imitation plus prosaïque de Jean-Jacques Rousseau ne manquait point non plus. Elle est plus naturelle et par conséquent plus vraie.
À part la note poétique, Chateaubriand tenait plus de ce maître du style; mais, quand la pompe des paroles est éloignée, la justesse de l'esprit éclate toujours dans Chateaubriand. Il égale et dépasse l'homme des Charmettes, plus fastueux de forme, mais plus vrai d'idées; un homme d'État pouvait naître de lui, un rhéteur seul pouvait naître de Rousseau.
XLVIII
Chateaubriand, poëte admirable, mais poëte de décadence, avait été jusque-là travaillé de l'ambition d'égaler l'antiquité par le poëme épique, ce chef-d'œuvre du génie primitif. Le moule était usé; cette forme n'était plus possible.