Il fit ensevelir cette femme amie dans l'église des Français, Saint-Louis, et quitta Rome pour aller pleurer à Naples.
Peu de temps après, il reçut de M. de Talleyrand sa nomination au poste de ministre plénipotentiaire à Sion, bourgade des Alpes, capitale de la petite république du Valais.
Il accepta et alla remercier Napoléon.
Le duc d'Enghien ayant été fusillé quelques jours après, il donna sa démission.
Madame Bacciochi et M. de Fontanes vinrent lui faire les reproches de l'amitié épouvantée. Il ne rétracta rien de son imprudence et de son indignation. Son royalisme, dont il s'est trop vanté, date de ce jour-là. Bonaparte ne témoigna aucun ressentiment. Les amis mêmes du prochain empire ne se retirèrent pas. M. Pasquier vint l'embrasser. Chateaubriand ne lui rendit pas assez, plus tard, le souvenir de ce généreux courage.
XLV
Satisfait d'avoir protesté par ses actes au sentiment public, Chateaubriand reprit sa vie studieuse, et continua d'écrire des articles pour le Mercure. Il vengea ainsi Tacite de l'animadversion avouée du consul:
«Lorsque, dans le silence de l'abjection, on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du dictateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire; il croît, inconnu, auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux; mais il est des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le dieu n'est point anéanti, parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie.»
XLVI
Il résolut alors d'appeler plus fortement l'attention sur lui en voyageant en Grèce et en Syrie. Ce voyage produisit un de ses meilleurs écrits: l'Itinéraire de Paris à Jérusalem. C'est un recueil de pages étincelantes d'érudition prétentieuse, de piété affectée, un trompe-l'œil admirable pour les fidèles de l'Évangile ou de la gloire classique; cela réussit complétement. Le style était admirable, resplendissant, unanime; ceux qui ne croyaient qu'à la Fable retrouvèrent leurs dieux sous les bocages du Céphise; ceux qui ne croyaient qu'au Golgotha lisaient à genoux au pied du Calvaire. Il faillit remettre en goût les pèlerinages de Sion. Ce n'était qu'un pèlerinage au Parnasse.