XLII

Chateaubriand fit une imprudence qui choqua l'ambassadeur et tout le corps diplomatique de Rome. Il alla présenter son hommage au vieux roi de Sardaigne, qui avait abdiqué sa couronne et qui vivait retiré à Rome. Le cardinal Fesch écrivit à Paris cette excentricité inopportune et prétentieuse. Bonaparte ne fit qu'en rire et l'excusa. Mais d'autres prétentions plus offensantes pour l'ambassadeur le blessèrent plus directement. Il était parcimonieux comme sa sœur. Le secrétaire mangeait à sa table. Le vin que le cardinal faisait servir à ses commensaux parut mauvais à Chateaubriand, qui se fit servir une bouteille particulière achetée de ses deniers. Cette inconvenance déplut à l'ambassadeur; les paroles aigres s'échangèrent sur ce trivial sujet; l'animadversion s'envenima et subsista toujours. L'écrivain oublia trop vite l'infériorité du diplomate.

CLXIVe ENTRETIEN
CHATEAUBRIAND
(SUITE.)

XLIII

Cependant, madame de Beaumont allait arriver mourante à Rome; elle écrivait des bains du Mont-Dore, en Auvergne:

«Puis-je donc vivre? Ma vie passée n'a été qu'une suite de malheurs; ma vie actuelle est pleine d'agitations et de trouble. Ma mort serait un chagrin momentané pour quelques-uns, un bien pour d'autres, et pour moi le plus grand des biens... Que deviendrai-je? Où me cacher? Quel tombeau choisir? Comment empêcher l'espérance d'y pénétrer? Quelle puissance en murera la porte?»

Une lettre de M. Ballanche, disciple plus encore qu'ami de M. de Chateaubriand, leur apprit son passage à Lyon. Elle rencontra à Milan M. Bertin, du Journal des Débats, qui la conduisit à Florence. Chateaubriand l'y attendait. Leur entrevue fut déchirante. Elle fut reçue à Rome par le pape et par le cardinal-ministre Consalvi avec la distinction et la bonté qu'ils croyaient devoir à la personne d'une amie du défenseur de l'Église.

«Un jour, je la menai au Colisée: c'était un de ces jours d'octobre tels qu'on n'en voit qu'à Rome. Elle parvint à descendre et alla s'asseoir sur une pierre en face des autels placés au pourtour de l'édifice. Elle leva les yeux, elle les promena lentement sur ces portiques, morts eux-mêmes depuis tant d'années, et qui avaient vu tant mourir. Les ruines étaient décorées de ronces et de plantes safranées par l'automne et noyées dans la lumière; la femme expirante abaissa ensuite, de gradin en gradin, jusqu'à l'arène, ses regards qui quittaient le soleil. Elle les arrêta sur la croix de l'autel, et me dit: «Allons, j'ai froid!» Je la reconduisis chez elle; elle se coucha et ne se releva plus. Me voyant pleurer: «Vous êtes un enfant! dit-elle; est-ce que vous ne vous y attendiez pas?...» Elle me rappela alors nos projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et se mit à pleurer!

«Les convulsions de l'agonie ne durèrent que quelques minutes... Nous la soutenions dans nos bras, moi, le médecin et la garde. Une de mes mains se trouvait appuyée sur son cœur, qui touchait à ses légers ossements, il palpitait avec rapidité comme une montre qui dévide sa chaîne brisée. Ô moment d'horreur et d'effroi! je le sentis s'arrêter. Nous inclinâmes sur l'oreiller la femme arrivée au repos; elle pencha la tête; quelques boucles de ses cheveux déroulés tombaient sur son front; ses yeux étaient fermés, la nuit éternelle était descendue. Le médecin présenta un miroir et une lumière à sa bouche: le miroir ne fut point terni du souffle de la vie et la lumière resta immobile. Tout était fini!»

XLIV