Les Mémoires d'outre-tombe, où M. de Chateaubriand avait prétendu enserrer toute l'histoire de son temps, et se mettre sans cesse lui-même en scène, en équilibre, en opposition avec Bonaparte, n'eurent donc pas le succès que ses amis en avaient attendu.
Il en eut, par les souscriptions de ses partisans, garanties par quelques libraires, cinquante mille francs de rente viagère pour lui-même, et vingt-cinq mille francs de rente pour madame de Chateaubriand après lui.
Différentes circonstances pénibles amenèrent des réductions et des modifications à cet acte, et le revenu en fut successivement modifié et borné.
Son travail l'empêcha ainsi de tomber dans la misère, mais le laissa jusqu'à sa mort dans les difficultés de l'existence.
Il se réfugia alors dans un appartement obscur, au rez-de-chaussée de la rue du Bac, avec sa femme, son estimable secrétaire, M. Danielo, et quelques fidèles domestiques. Sa gloire, réduite à la voix d'un petit nombre d'amis, parmi lesquels on remarquait le publiciste de la République, M. Carrel, et le poëte du peuple, M. Béranger, lui formait la cour de la popularité impartiale; c'est là qu'il vécut et qu'il mourut, un jour de juin 1848, au bruit de la bataille que nous livrions dans les rues de Paris aux partisans insensés de la République de 1793. Cette bataille dura trois jours, les tumultes couvrirent son dernier soupir et empêchèrent la France d'entendre le bruit de l'agonie de son grand homme. Sa vieillesse seule l'aurait retenu dans l'inaction pendant cet accès de guerre civile; il n'aurait su à quel parti se rallier pour combattre avec lui; son amitié pour Carrel et ses adulations aux hommes de son bord l'auraient empêché de combattre les républicains; son légitimisme d'apparat l'aurait empêché de combattre avec les républicains patriotes et modérés; ses principes et ses goûts aristocratiques l'auraient empêché de combattre avec les meurtriers de tout ordre et de toute civilisation; sa soif de popularité l'aurait empêché de se prononcer contre la lie du peuple. Fatale condition des hommes qui, à force de vouloir plaire à tout le monde, se sont rendu toute action impossible! Adorateurs du vent, qui ne veulent que ses caresses et qui, quand la tempête s'élève, restent immobiles faute de pouvoir faire un choix; odieux aux vaincus, inutiles aux vainqueurs, suspects à tous et n'ayant plus qu'à mourir ou à se cacher aux mêmes dans leur coupable popularité; mais de conscience, point!
LX
Ainsi mourut Chateaubriand, sans qu'on pût dire pour qui il avait sérieusement vécu: nul ne perdit à sa mort, excepté le parti du talent, mais ce talent prodigieux n'avait été utile à personne.
Un cri d'admiration fut sa seule épitaphe; ce sera aussi sa seule postérité. C'est triste. Nous n'exigeons pas qu'un homme de lettres et un homme d'État, impliqués dans un même homme, compromette à tout propos son œuvre politique devant la multitude, par ses professions de foi philosophiques, téméraires et radicales, qui aliènent de lui la liberté et la raison d'une partie de son siècle. Non; ce serait intervertir l'esprit du siècle lui-même et remonter au symbole impératif d'un autre âge qui défendait de penser en religion, à moins de penser comme nous; cela ne serait ni raisonnable ni sensé, ce serait un retour au moyen âge. L'âge dans lequel nous vivons est une époque de doute, d'éclectisme et de transition, où tout le monde est convenu d'abriter sa conscience dans la liberté de croyance, de respecter dans les autres les dogmes auxquels nous ne croyons pas devoir adhérer nous-mêmes, laissant à Dieu de juger dans sa science universelle si ce que nous pensons de lui est plus ou moins digne de sa mystérieuse essence.
La religion vraie, la morale pure, la paix nécessaire entre les hommes sont au prix de cette franchise religieuse et tolérante qui laisse à chacun sa foi, sans prêter à personne des armes pour opprimer la foi d'autrui. Mais, si cette respectueuse tolérance est respectable, nous ne pouvons pas respecter de même l'affectation, plus ou moins suspecte, d'un écrivain qui arrive en France avec une profession de foi philosophique déjà imprimée, et qui, trouvant le gouvernement incliné, ainsi que son chef, à un culte d'État unique et dominateur, change à l'instant de note, déchire son livre philosophique et en compose sur-le-champ un autre d'après les principes opposés, et se pose en apôtre de ce qu'il venait d'apostasier. Or, on ne peut nier que telle fut la conduite de M. de Chateaubriand, lorsque, à son retour de Londres, il écrivit avec toutes les séductions de son génie personnel le livre du Génie du Christianisme, au lieu de l'Essai sur les Révolutions.