On répond: Mais vous interdisez donc à un écrivain le droit de se corriger et de penser le lendemain autrement qu'il ne pensait la veille? Non; nous ne disons pas qu'un tel homme soit coupable, mais nous pensons qu'il est légitimement suspect d'avoir changé par des motifs humains des opinions qui doivent être surhumaines, à moins d'être simulées.
C'est ce que les lecteurs du Génie du Christianisme eurent le droit de conclure, surtout en ne voyant pas éclater, dans la vie de ce Tertullien, les vertus chrétiennes dont il faisait profession dans son livre. On le considéra comme un déclamateur éloquent et habile, au lieu de le respecter comme un chrétien converti et convaincu. Dieu avait raison, mais les hommes n'avaient pas tort.
Il fut récompensé de son livre par Bonaparte qui le nomma d'abord secrétaire d'ambassade à Rome, puis ministre en Valais.
Il renonça à ces deux postes par des motifs purement humains; mais, peu de temps après, il chanta, dans son discours à l'Académie, un hymne à son prince et une malédiction à la Révolution, pour se faire pardonner la malédiction à la chose par l'hymne à l'empereur.
LXII
Je ne prétends pas soutenir, au reste, qu'à partir de cette époque de la publication du Génie du Christianisme, M. de Chateaubriand n'ait pas été un chrétien sincère dans la foi qu'il avait adoptée par cette magnifique et éclatante conversion littéraire. Non; je dis seulement que l'imagination splendide et complaisante de l'écrivain avait plus de part que la conversion et la conscience à cette foi; foi de bienséance plus que de sincérité, mais cependant point hypocrite. Il avait été élevé par une mère et par des sœurs chrétiennes; tout ce qu'il y avait de tendre dans son âme était chrétien. Ses premiers exils en Amérique, son émigration, ses misères, même en Angleterre, avaient été subis sous l'influence des sentiments chrétiens; les grands spectacles de la solitude, du ciel, de la mer, des forêts, des fleuves, des cascades, qui l'avaient frappé dans son voyage, étaient empreints de cette couleur; il les avait reflétés dans Atala et dans René, ses premières ébauches; il avait pensé, il avait rêvé en chrétien; sa haine même, si naturelle, contre les persécutions et les martyres des croyances de sa jeunesse leur avait donné quelque chose de tendre comme les souvenirs de la demeure paternelle, de sacré comme le foyer de ses pères; tout son cœur et toute son imagination étaient restés ainsi de la religion du Christ. Sans doute, à son arrivée en France et pendant son séjour à Londres, où il écrivait l'Essai sur les Révolutions, ses premières impressions s'étaient évaporées, et la philosophie de Voltaire, de J. J. Rousseau et de Volney avait déteint sur ses pensées, mais son âme n'avait pas été altérée jusqu'au fond par ces doctrines décolorées et froides qui désenchantent l'esprit sans attendrir le cœur; et, quand il rentra dans sa patrie, au milieu des ruines faites par l'incrédulité, et des efforts d'un gouvernement hardi et réparateur pour rattacher la France à ses anciens dogmes par des repentirs avoués et par des réconciliations politiques entre les armées et les autels, il ne lui fut pas difficile de renier le culte nouveau, qui n'était encore que doute, et de se rattacher aux douces habitudes de son imagination comme à d'anciens amis éprouvés avec lesquels on vient prier dans les mêmes temples et dans la même langue, après être rentrés sous les mêmes cieux.
C'est de cette date, en effet, que la foi volontaire et imaginaire de M. de Chateaubriand prit sur lui un ascendant auquel il céda sans résistance, et qui, si elle ne gêna nullement sa vie, ne lui permit plus de vaciller dans ses théories religieuses. «J'ai pleuré et j'ai cru,» avait-il dit dans la première phase du Génie du Christianisme. J'ai rêvé et j'ai cru, pouvait-il dire ensuite dans toutes les phases de sa vie; conduite commode pour un homme d'imagination et de passion qui, ne cherchant que le succès dans les lettres et le repos d'esprit dans les agitations du doute, se fait une couche complaisante dans ses habitudes, et se dit: Peu m'importe que j'aie vécu avec la vérité, pourvu que je sois mort avec l'unité, cette bienséance de la vie.
Mais la vie et la mort ne sont pas une bienséance, elles sont un acte de foi; on peut honnêtement dire: Je doute, mais je respecte. Aller plus loin, c'est mentir.
LXIII
La vie politique de M. de Chateaubriand ne fut plus, à dater de ce moment, qu'un jeu désespéré d'ambition; la correspondance qu'il entretint de Rome et de Londres avec sa nouvelle amie, madame Récamier, en est la preuve. Parvenu au but de ses désirs, qui était de renverser les libéraux modérés du ministère, pour créer et protéger un ministère de royalistes auxquels il prêterait son talent, puis, de le renverser ensuite et de se substituer seul à M. de Villèle, il semble d'abord ressentir ou affecter pour madame Récamier une passion de jeunesse sans mesure, qui n'a pour objet que de revenir de ses ambassades à Paris pour s'enivrer de sa passion équivoque auprès d'elle, dans la solitude et dans le désintéressement de son amour; puis, après le congrès de Vérone et sa nomination au ministère des affaires étrangères, d'autres passions moins platoniques paraissent le refroidir et l'éloigner de madame Récamier. Les excuses et les défaites interrompent à chaque instant cette correspondance. Madame Récamier s'aperçoit sans doute de cette éclipse, en devine les objets nouveaux, et, ne pouvant les éloigner de lui, se résout à s'éloigner elle-même.