On ne connaît que par les sourdes rumeurs des salons les noms, les aventures, les scandales, les déchirements de cette époque de sa vie; mais les faits et les demi-confidences parlent un langage qu'il est impossible de ne pas croire.
À la fin, madame Récamier, suivie par deux amis dévoués, Ballanche et Ampère, et par une jeune et charmante parente dont elle avait adopté l'enfance, part inopinément pour l'Italie, où elle passe deux ans.
Le ton de la correspondance est forcé, embarrassé, mais la correspondance subsiste toujours, pénible à lire, comme les désaveux d'une passion morte devant les reproches d'une passion immortelle.
Nous en connaissons les objets sans avoir le droit de les nommer. Les faiblesses des grands hommes n'ont pas de noms; leur caractère a des traces.
«Vous voyez bien que vous vous êtes trompée, écrivait M. de Chateaubriand à madame Récamier, ce voyage était très-inutile. Si vous partez, vous reviendrez au moins promptement, et vous me retrouverez à votre retour tel que vous m'aurez laissé, c'est-à-dire le plus tendrement, le plus sincèrement attaché à vous. Je suis bon à l'user; je ne me lasse jamais, et si j'avais plus d'années à vivre, mon dernier jour serait encore embelli et rempli de votre image.
«Mettez sur le compte de mon exactitude ce qui est l'effet de mes sentiments, c'est votre coutume d'être injuste. Malgré tout cela, vous reviendrez; vous ne serez pas même longtemps. Vous reconnaîtrez que vous vous êtes trompée. Le billet de vous que j'ai trouvé ici en arrivant m'a fait voir que la joie d'Amélie vous faisait une sorte de plaisir, et que vous repreniez un peu à la justice et à l'espérance. Croyez-moi, rien n'est changé, et vous en conviendrez un jour.
«Souvenez-vous de tout ce que je vous ai dit sur le manuscrit.»
LXIV
De Paris à Lyon, de Lyon à Turin, les mêmes billets suivent madame Récamier sur la route de Rome, comme des adieux que la distance affaiblit et qui perdent de leur expression à mesure que la distance augmente. Elle n'y répondait que par de rares lettres dont l'accent n'avait plus que la langueur des regrets. Il est évident qu'elle se sentait à charge, qu'elle voulait éviter à son tour la contrainte et l'humiliation d'un changement si pénible en l'homme qu'elle avait aimé, et que le voile de l'absence et de la distance pouvait excuser aux yeux de leurs amis communs. Cela était d'autant plus nécessaire, que des affaires d'argent perdu dans des affaires de bourses étrangères avaient, disait-on, compliqué et aggravé des affaires de cœur entre M. de Chateaubriand et une des personnes, objet de ses nombreux attachements.
Les détails sont inconnus; mais, quand on lit les doux repentirs qu'il confesse lui-même dans sa correspondance secrète avec madame Récamier, les fautes de fidélité sont manifestes.