Il avait préparé depuis longtemps un sépulcre à part pour sa dépouille mortelle dans un rocher, espèce d'écueil à l'extrémité d'une presqu'île, à Saint-Malo. S'il ne pouvait y voir sa patrie, sa patrie pouvait l'y voir. Il y est pour toujours. Il a mérité des reproches, mais il a mérité surtout un immortel souvenir de la France.

Ce ne fut pas un de ses grands hommes, mais il était fait pour l'être. Ce qu'on pense et ce qu'on écrit est la meilleure partie de ce qu'on fut; le reste ne dépend pas de nous. La nature lui donna plus que la fortune; et s'il eût été vertueux, le pays aurait reconnu en lui une de ses plus resplendissantes renommées.

Comme pensée, il peut rivaliser avec avantage les premières grandeurs littéraires de la langue: Bossuet, né dans des circonstances plus simples, n'eut pas plus de solennité, il n'eut qu'à se mettre au service d'une religion sans doutes et d'une monarchie sans limites; il fut le courtisan de Dieu et du roi. L'un lui donna le respect du peuple, l'autre l'obéissance de la cour; mais sa philosophie fut d'un enfant. Il ne vit que par son style; ôtez le style, il ne reste que l'architecte du sophisme; on est obligé, en lisant, de le reconnaître pour un immense lettré, mais non pour un véritable grand homme. Nul ne s'aviserait d'apprendre la philosophie historique à ses enfants, d'après la généalogie de la maison de David sur une montagne de l'Idumée. Le centre du monde est partout où souffle l'esprit de Dieu. Bossuet prend pour borne milliaire de la route infinie des siècles un rocher stérile de Sion; la famille humaine n'est que la race de Melchisédech. Il a construit le poëme sacerdotal de la Judée, il l'a pris pour l'histoire universelle. Admirez le poëte, mais ne donnez au philosophe qu'un crédit d'admiration. Cette théocratie de Bossuet est la secte de Juda, elle n'est pas l'histoire du monde. La vraie grandeur, celle de la vérité, manque à ce philosophe.

Fénelon, son disciple et son martyr, chante une philosophie plus humaine; c'est le poëte des chimères, le genre humain ne subsisterait pas un jour sous les lois qu'il rêve de lui donner. Ses songes charmants, mais en contradiction avec la nature, font sourire les sages, moitié d'admiration, moitié de pitié. Il est doux, mais puéril comme un enfant qui conte ses fables à sa mère; on l'aime, mais on ne le croit pas.

Pascal est un fou qui raille spirituellement des fous comme lui; il écrit bien sa langue, mais nul ne se soucie de le lire; les jésuites et les jansénistes ne sont déjà plus.

Voltaire s'amuse du genre humain sans l'instruire. Le genre humain est autre chose qu'une comédie et qu'un conte. Le sérieux, et par conséquent le religieux, manque à son génie. L'éternelle plaisanterie est une insulte au sort de l'homme. On risque de se moquer de Dieu en raillant son œuvre, le ridicule peut toucher au blasphème. Voltaire est parfait dans sa prose ou dans ses facéties en vers, mais on craint de rire de soi-même en riant avec lui; le dernier mot de toute chose n'est pas un éclat de rire, c'est un acte d'adoration; une moquerie n'est pas la sagesse; tout détruire n'est rien fonder.

Voltaire, en disparaissant, laisse l'univers moral en ruine.

LXVIII

Jean-Jacques Rousseau est celui des écrivains français auquel Chateaubriand aspire le plus à ressembler dans sa jeunesse; il a des larmes dans le style; sa sensibilité lui fait illusion, il la prend pour la vertu et pour la vérité. Il tente dans le Génie du Christianisme de faire une réaction contre son modèle. Il prend l'attendrissement pour la conviction, ce n'est pas cela: le sophisme, quelque larmoyant qu'il soit, n'en est pas moins sophisme. Il touche, il charme, mais il ne persuade pas. Il laisse un beau livre, mais point de doctrine; c'est un Jean-Jacques Rousseau retourné. Plus tard, il tâche de refaire les Confessions de Rousseau dans ses Mémoires posthumes; mais la naïveté vraie du philosophe génevois lui manque; elle s'évanouit à force de travail sous sa plume, et les Mémoires d'outre-tombe ne sont que la caricature des Confessions de Jean-Jacques Rousseau.

Malgré les vices des Confessions, qui sont l'immoralité et le cynisme, on aime mieux un fou sincère qu'un sage prétentieux; Chateaubriand, dans le travail de sa vie, est vaincu par Jean-Jacques Rousseau dans le travail de dix-huit mois. Le cerisier de Thonon vivra plus que le château de Combourg; mais, au Vicaire savoyard près, toutes les autres œuvres de Chateaubriand sont très-supérieures comme style à Jean-Jacques Rousseau. Au lieu du démocrate inquiet, envieux et petit, on sent dans le gentilhomme breton l'aristocrate à cheval sans rivalité comme sans bourgeoisie, maniant sa pensée comme son épée, foulant aux pieds les choses mesquines et abordant les grandes avec la magnanimité du génie. On peut reprocher à M. de Chateaubriand beaucoup de vices, mais il y a trois qualités qu'il est impossible de lui refuser: l'originalité, la nouveauté et la grandeur. Dites de lui tout ce que vous voudrez, mais vous ne lui contesterez pas d'avoir été l'Ossian de la France dans ses conceptions américaines, telles qu'Atala; d'avoir apporté au vieux continent quelque chose de la sève, sinon réelle, du moins imaginaire, du nouveau monde, et enfin d'avoir été grand comme ses déserts, ses forêts, ses fleuves, et d'avoir retrouvé pour ainsi dire la solitude de l'âme humaine, cette puissance de sentir et de penser seul devant la nature et devant Dieu! C'est le prophète de l'isolement, le patriarche des forêts; c'est à ce don de la solitude de son génie qu'il a dû, dès ses premiers ouvrages, la sauvage immensité de ses conceptions et l'infinie tristesse de ses images: la mélancolie est née avec lui dans la littérature française. Un mot de lui détache l'âme de tout ce qui la gêne ou la préoccupe ici-bas, et jette aux choses mortelles l'éloquence sans réplique du mépris. Dieu seul reste grand dans son style, et quelque ombre de cette grandeur divine reste attachée à l'écrivain lui-même et le rend grand comme lui.