Je défie de prononcer le mot de grandeur sans que l'image de Chateaubriand s'élève à l'instant dans votre âme. C'est son caractère, il est grand, parce qu'il est religieux; il est grand, parce qu'il est éloquent; il est grand, parce qu'il est triste; il est grand, parce qu'il est poëte! Laissez dire et passer les pygmées qui le raillent ou qui le nient. Il est grand comme le géant des pensées; ils ne lui mesurent pas l'orteil; ils rient, mais il pleure, lui; et, comme le rire est fugitif et que les pleurs sont éternels, les rieurs passent et le pleureur demeure.
Il est de plus possédé d'un éternel ennui. L'ennui est le mal du génie; c'est l'état des grandes âmes; c'est la sensation du vide dans l'homme. Plus l'homme est grand, plus grand est le vide, plus il est impossible de le remplir, excepté par la vertu ou par l'amour; aussi, voyez comme ce vide est vaste en lui; il croit le combler par la gloire, il l'acquiert jeune et elle lui laisse un profond ennui; il passe à la politique, à l'ambition même coupable, la politique et l'ambition le laissent plus ennuyé que jamais; de rien à une ambassade, ennui; d'une ambassade au ministère, ennui; d'un ministère à une révolution, des Tuileries à Gand en 1815, ennui; de Gand à Rome au retour, ennui; de Rome à Londres, ennui, ennui toujours; il s'impatiente et croit s'en défaire par ses vices; il se met à attaquer ce qu'il a défendu, il renverse ce qu'il a construit; il triomphe, et l'ennui triomphe avec lui; il redevient royaliste et recherche une popularité équivoque, mais il est vaincu, et l'ennui de son impuissance le ressaisit pour la dernière fois; il s'adresse à la plus belle des femmes, et croit aimer; mais l'ennui est plus constant que l'amour; il se livre tard aux voluptés de la jeunesse, l'ennui l'obsède; il revient repentant à la femme aimée, puis il meurt à la fin d'ennui. L'ennui est la maladie de Chateaubriand, il en vit et il en meurt; mais cet ennui infini est son caractère et son génie, ôtez-le lui, il n'y a plus qu'un homme heureux; mais il n'était pas fait pour le bonheur: il eût demandé avec larmes des larmes à Dieu; oui, il eût pleuré pour obtenir la gloire des douleurs.
LXIX
Tel fut exactement cet homme du dix-huitième siècle, plus grand que son siècle, mais plus croyant que lui.
Il dut y avoir à la fin du paganisme des hommes supérieurs, d'abord chrétiens, puis ramenés aux dieux de leur jeunesse par la poésie de l'Olympe et par la facilité d'un vieux culte rétabli; flottant d'une religion à l'autre, écrivant tantôt pour la nouvelle, tantôt pour l'ancienne foi de Rome, et mourant héroïquement comme Julien l'Apostat, en lançant au ciel le reproche terrible où le doute retentit à travers ces âges: «Tu as vaincu, Galiléen!»
Ce qui avait vaincu dans Chateaubriand, c'était le monde. Le culte de la renommée avait été au fond son vrai culte, il n'avait adoré que lui. On conçoit ce culte quand on le compare aux petitesses qui l'entourent.
Voltaire et Jean-Jacques Rousseau n'étaient plus; Mirabeau, Danton, Vergniaud avaient joué leur vie contre leurs doctrines et l'avaient perdue. Il ne restait qu'un homme, démenti vivant à toutes les théories, debout, l'épée à la main, sur toutes les ruines. Il commença par le saluer et par le servir; puis il en devint jaloux et l'outragea; puis il assista à sa chute et le traîna dans la boue; puis il s'assit sur son tombeau et le grandit quand il n'eut plus à le craindre; puis il se compara ridiculement à lui et le reconnut pour frère dans la gloire. C'était absurde.
Il y a des grandeurs de deux natures: celle de la plume et celle de l'épée sont égales peut-être, mais jamais semblables; elles ne doivent pas s'assimiler: l'une agit sur les choses, l'autre sur les âmes. L'action est du domaine des choses mortelles, rapide, troublée, incomplète, imparfaite comme elles; la pensée est idéale, pure, complète, parfaite comme l'idée. Celui qui les pèse dans la même balance ne les comprend pas: César est un monde, Cicéron un autre: pour être juste envers tous deux, il ne faut pas les comparer.
LXX
Le premier de ses ouvrages fut l'Essai sur les Révolutions, dont nous avons parlé; on pourrait mieux le qualifier: Essai sur Chateaubriand lui-même.