Après Atala, il publia dans le Génie du Christianisme le court épisode romanesque, poétique et religieux de René.
René est, selon moi, le plus accompli de ses ouvrages, s'il n'en est pas le plus irréprochable. C'est un frère qui aime à son insu sa sœur, et qui en est aimé.
L'ombre de l'inceste était une ombre néfaste à répandre sur cet amour, même vaincu. La religion en triomphe: Amélie se précipite dans un monastère; René ou Chateaubriand s'embarque et vogue, désespéré, vers l'Amérique.
Il revient et la trouve morte, voilà tout; mais c'est écrit par Chateaubriand; le mystère ajoute à l'amour. Jamais ces deux prestiges mêlés ne composèrent un tel breuvage pour des imaginations malades. La France littéraire n'a pas deux pages aussi enivrées. L'homme qui a osé les écrire fut plus et moins qu'un homme en les dictant, il fut le martyr du ciel et de la terre; il faut chercher son nom et ne pas le prononcer, comme celui de la passion ineffable devant l'ineffable feu du désir et les ineffables larmes de l'expiation.
LXI
Quant au Génie du Christianisme, nous en avons dit notre pensée; c'était tout, moins la conversion.
Un parti l'adopta, l'autre le répudia. Le style seul fut unanimement admiré, mais l'admiration n'est pas de la foi. La foi y manquait, elle n'était pas remplacée par le luxe des expressions; c'était de l'admirable dorure, ce n'était pas de l'or. Les chrétiens sincères ne s'y trompèrent pas, la rhétorique seule le regarda et le regarde comme un monument de la langue.
Chateaubriand partit peu de temps après pour son pèlerinage en terre sainte; c'était une croisade à lui tout seul; elle ne parut sincère qu'aux adorateurs du Tasse: imitation sans portée de la chevalerie du quatorzième siècle par l'homme qui, trois ans auparavant, avait écrit à Londres l'Essai sur les Révolutions; mais son style charma ses ennemis même.
Il traversa rapidement la Méditerranée et un coin du Péloponèse pour évoquer dans une phrase magnifique Léonidas sur les ruines de Sparte, Argos et Athènes.
Nous avons été nous-même surpris, quelques années après, à Smyrne, du peu de sérieux que M. Fauvel et les antiquaires européens, qui se souvenaient de son passage, attachaient à ses prétendues recherches dans leur domaine; il ne cherchait que la renommée de savant en débris de toutes les antiquités, il commentait quelques textes de Spon ou des vieux voyageurs, et il passait à d'autres catacombes, rapportant de Jérusalem quelques bouteilles de l'eau du Jourdain, où les moines du couvent m'assurèrent qu'il n'avait même pas été. Je ne sais que croire à cet égard; la description qu'il fait du fleuve et de son lit est si peu exacte, qu'elle peut laisser quelques doutes à ceux qui, comme moi, l'ont suivi de l'œil, du pied du Liban jusqu'à la mer Morte. Quoi qu'il en soit, il passa quelques jours enfermé dans le couvent des Pères de terre sainte à Jérusalem, et copia sur les monuments sacrés de cette ville de longs itinéraires qui grossirent le nombre de ses pages et l'autorité de ses volumes; puis il revint à Carthage, d'où il rentra par l'Espagne en France.