LXII

Son Itinéraire eut un prodigieux succès; c'était la gloire moissonnée à vol d'oiseau par un homme de génie sur les sites consacrés du monde: les gens de lettres y trouvaient des phrases mémorables; les chrétiens, des dévotions exemplaires; les savants, des textes sacrés; tout le monde, des descriptions pittoresques achevées, et l'intérêt qui s'attachait alors aux navigations d'un homme célèbre embellies par un écrivain supérieur. C'était la grande flatterie de l'antiquité adressée à tous les partis qui veulent être adulés, assez de vérités pour être intéressant, assez de mensonges pour orner le vrai, et surtout assez d'élégance et de perfection de langage pour enchanter tous les lecteurs. Voyager ainsi, c'est cueillir les fleurs de la terre; mais, pour les offrir au monde, il faut les rassembler en gerbes, où chaque couleur, en contraste avec l'autre, présente un tableau brillant ou touchant aux yeux.

Tout voyageur est un peintre. Le plus parfait des écrivains devait être le plus parfait des voyageurs. Chateaubriand avait été l'un et l'autre. Le monde fut charmé, et l'Itinéraire à Jérusalem fut et demeure son chef-d'œuvre. Sa renommée fut achevée, il ne lui resta qu'à décroître.

LXIII

Mais tout homme dans les arts prétend toujours monter un peu plus haut que son talent. Chateaubriand, malgré l'élévation du sien, ne fut pas exempt de cette illusion: le chef-d'œuvre idéal du temps où il écrivait était le poëme épique; il en portait le germe et l'ambition dans son sein.

On ne savait pas encore alors que le chef-d'œuvre était un livre original, prose ou vers: pour être original, il faut être vrai, non pas vrai seulement selon les autres, mais vrai selon soi. La vérité selon soi, c'est la sincérité. Quiconque n'est pas sincère n'est pas et ne peut pas être original.

Homère fut sincère dans son temps, car les fables de l'Olympe étaient réputées vraies par tout l'univers grec et même égyptien. Il lui suffisait de les chanter et on les croyait. Du temps de Virgile, on en croyait encore une partie. L'Odyssée et l'Énéide étaient des hymnes populaires; le Ramayana, dans l'Inde, était un texte de la religion de la contrée. Du temps de Dante, bien que les crédulités populaires du poëte toscan fussent mêlées aux cynismes populaires de Florence et de Pise, le fond était ignoble, mais vrai pour les rues de ces villes. Le Tasse, plus tard, mêlait avec génie les vérités du catholicisme, religion nouvelle du monde, aux fables divines ou infernales de son époque. Enfin, de nos jours, les mystères de la rédemption étaient vrais pour Klopstock, le barde allemand de la Messiade, racontée en vers sublimes par ce poëte mystique de la rédemption.

Ce furent là les derniers chantres de poëmes épiques que le monde moderne pût lire, car leurs lecteurs ou leurs auditeurs y croyaient sincèrement avec eux; mais l'âge épique passait avec eux. Le raisonnement s'introduisait dans les croyances, et le poëme épique disparaissait de nos habitudes littéraires.

On pourrait appliquer la poésie chrétienne aux plus sublimes définitions de Dieu, aux plus hautes vérités morales dont le christianisme est la sanction et la source, parce que tout le monde y croit; mais on ne pouvait avec bonne foi raconter sur l'enfer ou sur le paradis les histoires imaginaires de Dante ou du Tasse que tout homme doué de quelque imagination pouvait inventer comme eux. Or, comme l'enfer et le paradis sont essentiellement compris, comme les deux pôles du monde extérieur, dans le poëme épique dont l'universalité est le caractère, le poëme épique fut anéanti; on ne put remplacer les merveilles réelles que par les chimères que l'homme de talent chercha à faire croire aux peuples, c'est-à-dire le merveilleux de Dieu par le merveilleux des hommes, et ce merveilleux de caprice n'était plus que merveilleux de fantaisie; il n'avait plus de sanction que la poésie de l'imagination et plus de vérité que la vraisemblance.

Les poëmes de chevalerie, tels que ceux d'Arioste en Italie, et de parodie, tels que ceux de Voltaire en France, succédèrent aux poëmes sérieux. Milton seul, avec son poëme du Paradis perdu, exploita l'ancienne poésie religieuse, et encore ce fut le poëme littéraire plus que le poëme religieux. L'époque était passée.