LXXVI
Aussi voyez comme, à ses premières lignes, tout se bouleverse dans la littérature de la France et de l'empire! On dirait qu'un nouvel instrument musical fait résonner ses sons dans les concerts de l'esprit; on croit entendre les soupirs du vent dans les roseaux, les secousses du vent d'orage dans les vastes cimes des forêts, les chutes des cataractes dans les abîmes, les éclats de la foudre entre les rochers, et quelque chose de plus pathétique encore, les battements intimes du cœur, les frissons de l'âme, le suintement des larmes à travers la peau, et les cris muets de la tristesse humaine cherchant en vain des mots pour dire ses angoisses. Alors tout se tait dans la vieille langue; nul ne cherche à imiter l'inimitable; les uns ricanent par envie, les autres pleurent par sympathie, tous s'émerveillent en écoutant; la note grave est retrouvée dans les langues modernes, et ce jeune inconnu a sonné sans le savoir le sursaut du monde. Voilà l'effet universel et inspiré d'en haut de Chateaubriand.
C'est la Bible des derniers temps; il n'y a plus qu'une voix dans la nature, un homme grand nous a parlé.
LXXVII
Il était grand en effet, la grandeur était son nom: grand, parce qu'il s'était soustrait aux efféminations féroces d'une révolution qui ne savait que vociférer et tuer; grand, parce qu'il cherchait Dieu dans les ruines, comme le prophète soufflant sur le charbon mal éteint pour y rallumer l'étincelle à la lueur de laquelle il devait découvrir et lire le nom de l'Incréé; grand, parce qu'il était triste comme Job après la visite de ses amis. Il avait découvert que le fond de la vie est la tristesse, que le génie vrai est la mélancolie, fille et sœur de la résignation. Il était né triste, parce qu'il était né profond, comme les autres naissent gais, parce qu'ils sont légers. La raison des choses est la tristesse, parce que la souffrance et la mort sont le chemin et le but final de tout dans ce monde. Cette vérité d'instinct chez lui, d'expérience chez nous, est la seule démontrée. Quiconque ne comprend pas la tristesse ne comprend pas ce monde des larmes. La définition de l'univers, c'est la douleur d'être né, qui contient la douleur de mourir. Ajoutez-y la douleur de vivre sur cet océan d'ignorance et d'incertitude, sur cet infini du doute, qui est le supplice de la vie.
Il s'était réfugié de bonne heure dans la seule pensée, triste aussi par sa grandeur, inexplicable, à laquelle tout aboutit, mais qui est, elle-même, un mystère, pour en expliquer un autre, Dieu; il était religieux par mélancolie; par là, il était grand comme sa pensée.
Mais il était grand aussi par le mépris qu'il portait à la terre, et par la noblesse et l'aristocratie de sa nature. C'était un aristocrate de tempérament; ce qui était petit lui faisait horreur, il dédaignait le démocrate. Ses bassesses, ses œuvres, ses vulgarités, ses colères, ses férocités, ses supplices même, dont il avait été témoin et victime par sa famille, et par son père, et par sa mère, morte innocente en prison, en punition d'être née noble, lui avaient donné un dégoût haineux contre les mœurs de cette race, qui ne sentait alors sa grandeur qu'en faisant sentir sa terreur. Cette haine du vulgaire faisait partie de sa grandeur; sa physionomie même et son goût pour la solitude le trahissaient aux regards intelligents. Les démocrates l'adoraient de loin; ils devinaient en lui, car il avait trop d'orgueil pour l'avouer, un contempteur de leur nature. Sa grandeur dédaignait de se faire accepter par eux, elle s'imposait. Quand il voulut se venger ou se faire craindre, il prit lui-même les vices de la démocratie. C'est alors qu'il écrivit contre Bonaparte ces calomnies auxquelles il ne croyait pas; c'est alors qu'il écrivit contre M. Decazes, le plus doux des hommes, cette phrase suspecte et terrible à propos de l'assassinat du duc de Berri: Les pieds lui ont glissé dans le sang. Être démocrate alors pour lui, ce n'était que descendre. Mais l'aristocratie était son sang; il était né grand. Volontairement ou involontairement, on sentait sa race; on put le haïr, on ne put le mépriser. L'aristocratie du style confessait en lui l'aristocratie de la nature. Il n'était pas né pour être un tribun de la multitude, mais pour être le roi des lettrés d'une époque.
LXXVIII
On pourra lui contester beaucoup des qualités qui concourent à former un génie accompli et à laisser de lui une idée digne de la mission d'un de ces hommes que la postérité relève après leur malheur ou leur mort.
Il ne fut point assez honnête pour être offert en exemple à l'avenir.