XVI
Il touchait à sa soixantième année; sa santé toujours souffrante, quoique pleine de cette éternelle séve d'esprit qui est la vie sous la forme de l'activité morale, lui faisait un besoin de la solitude.
Il avait aigri contre lui le roi et la cour par ses éloges retentissants du roi de Prusse. L'héroïsme de Frédéric le Grand était un reproche tacite de la mollesse de Louis XV; soit que les lettres qu'il recevait de Paris lui fissent redouter de vivre trop près de Versailles, soit qu'un avertissement secret de la cour lui interdît de s'en rapprocher sans exposer sa liberté, il résolut de chercher un asile hors de la portée de ces arbitraires des rois. Sa fortune considérable, indépendante des caprices et des confiscations des gouvernements, était en partie disponible, en partie placée en rentes sur les différentes contrées de l'Europe; elle s'élevait à deux cent mille livres de rente; ses besoins personnels bornés laissaient une grande partie de ce revenu à la disposition de ses goûts pour des libéralités princières, le reste en économie pour les éventualités extrêmes de sa vieillesse.
XVII
Arrivé à Strasbourg, triste, malade, humilié de sa disgrâce en Prusse, il parut hésiter longtemps sur le choix de l'asile où il irait achever de vivre. Il n'osa pas, ou il ne voulut pas se rapprocher de Paris. Il passa quelques mois d'hiver à Colmar, enfermé dans sa chambre, occupé à rédiger les annales de l'empire germanique, travail ingrat et sans gloire, qu'il s'était imposé pour complaire à une princesse, sœur de Frédéric II. Au printemps, il alla passer quelques mois dans l'abbaye de Senones, auprès du savant dom Calmet, religieux d'une érudition immense et indigeste, mais d'un caractère naïf et tolérant, qui plaisait beaucoup à Voltaire. Le poëte et l'homme de cour y mena la vie d'un bénédictin, mangeant au réfectoire des moines, assistant aux offices, veillant dans la bibliothèque; ce fut là surtout qu'il étudia, sous la direction de dom Calmet, ces questions bibliques et théologiques qui donnèrent plus tard à ses controverses religieuses les armes de l'érudition la plus inattendue dans un écrivain laïque.
Pendant cette hésitation et ces études, madame Denys, sa nièce, était allée à Paris arranger les affaires de son oncle et déménager son établissement de la rue Traversière. Elle revint en Alsace à la fin de l'été; l'oncle et la nièce prirent alors ensemble la route de la Suisse. Cette Scythie pastorale et libre de l'Europe souriait à l'imagination du philosophe et du poëte. Genève lui offrait à la fois en perspective les avantages d'une ville lettrée et l'indépendance d'une terre vierge des tyrannies des rois et des ombrages de l'Église. L'accueil enthousiaste qu'il reçut en passant à Lyon et la beauté des rives de la Saône et du Rhône le retinrent quelques semaines dans cette capitale du commerce français. Il parut chercher une habitation dans le voisinage; mais la froideur de l'archevêque de Lyon, autrefois son ami, maintenant son observateur hostile, et le saint murmure d'un clergé menaçant dans une ville fanatique, le forcèrent à renoncer à ce périlleux séjour. Il poursuivit sa route vers Genève. L'aspect de cette vallée de Cachemire de l'Occident éblouit ses regards, peu habitués jusque-là, par les plaines de la Beauce ou par les sables de la Prusse, aux grandeurs et aux charmes de la nature. Son âme s'éleva à la hauteur des Alpes devant le mont Blanc. Ces montagnes lui parurent les degrés de l'enthousiasme et les remparts de la liberté. Il se hâta d'acquérir viagèrement, aux portes de Genève, une maison de campagne appelée les Délices. Le Rhône, en s'échappant du lac, en baigne les falaises; les gorges sombres de la Savoie en ombragent les jardins; la ville et ses quais, ses ports, ses barques en diversifient l'horizon, le mont Blanc en solennise la perspective; le lac, semblable à une mer intérieure, en étend jusqu'au Valais les derniers plans. Frappé de cette vue, il éprouva plus qu'il n'avait éprouvé jusque-là la poésie de la nature inanimée. Il chanta son lac dans des vers inspirés où le génie du paysage et le génie de la liberté se confondaient pour exalter son âme au-dessus d'elle-même. Les Alpes, les flots, la liberté helvétique glorieusement reconquise et sagement conservée par un peuple guerrier, pastoral et industriel, lui révélèrent un enthousiasme lyrique inconnu jusque-là dans ses odes.
Peu de temps après son installation aux Délices, il acheta en toute propriété la terre de Ferney, qui a donné son nom à son long exil loin de Paris. Ferney, petit village rapproché de Versoy, sur les rives du lac, était un territoire français du petit pays de Gex, extrême frontière qui touchait par sa demeure au pays neutre de Gex, par ses prairies au territoire de Genève, par ses bois au territoire de Berne, par le lac à la Savoie, au Valais, à Lausanne, au gré de cet hôte cosmopolite de quatre ou cinq gouvernements. Averti à temps d'un danger de persécution, soit du côté de Paris, soit du côté de Genève, soit du côté de l'aristocratie de Berne, il pouvait échapper en une heure à toutes les embûches ou à toutes les oppressions.
Cette considération l'attacha à Ferney; il y bâtit un château sans faste, mais élégant; il y construisit une église pour l'usage des habitants catholiques, avec cette inscription équivoque qui confessait le théiste dans l'œuvre du citoyen: À Dieu par Voltaire.
Il y appela de Genève et des villes voisines des familles d'ouvriers horlogers, auxquels il fournit libéralement des maisons, des capitaux, des matières premières, pour exercer leur industrie sous ses auspices. Ferney devint la petite colonie de la tolérance, de l'agriculture et de l'industrie rurale. Il rêvait une ville future de son nom.