Non content de ces occupations économiques, il acheta successivement deux maisons de plaisance à Lausanne, site plus méridional, au bord du lac. Il y passait les hivers, il y faisait jouer la tragédie et la comédie sur des théâtres domestiques, il y rassemblait la société élégante et lettrée de Lausanne, il y représentait lui-même avec un remarquable talent les rôles de vieillard dans les grands drames anciens ou nouveaux. Il retournait à Ferney, au printemps, jouir d'autres plaisirs utiles dans la culture de ses champs, dans la surveillance de sa colonie, dans l'accueil des voyageurs illustres que sa renommée attirait de toutes parts en pèlerinage à Ferney. La composition de tragédies, de comédies, de romans philosophiques, tels que Candide, Zadig, et d'épîtres, de satires, de contes plus chastes et plus spirituels que ceux de Boccace et de La Fontaine, enfin une correspondance immense et qui s'étendait à tous les sujets et à toute l'Europe, remplissaient les jours et les nuits de travail, d'amusements, de bruit, d'amitié et de félicité. Il sentait vivement ce bonheur, et il en rendait grâce à sa destinée dans toutes ses conversations et dans toutes ses lettres.

Son intarissable gaieté d'esprit attestait la constante sérénité de son cœur; c'était l'optimisme en action; pas une heure morose n'assombrissait sa vie.

Sa jeunesse avait eu ses tristesses, son âge mûr avait eu ses déceptions et ses colères; sa vieillesse, libre de toute passion, excepté de la passion désintéressée de la raison publique, n'avait que la monotonie du bonheur humain.

XIX

Cette vieillesse, qui fut la saison de son repos, fut aussi la saison de sa fécondité. Quand on lit ses œuvres presque infinies, on est frappé de la supériorité de talent qui caractérise tout ce qu'il pense ou écrit depuis l'âge de soixante ans jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, où la mort prématurée pour lui, même à cet âge, lui arracha la plume de la main. Tout ce qu'il y a de plus immortel en lui, comme talent et comme caractère, date de Ferney, à l'exception de Zaïre et de Mérope; mais le Siècle de Louis XIV, le Dictionnaire philosophique, l'Essai sur l'histoire et sur les mœurs des nations, cette véritable histoire universelle en fragments retrouvés sous des ruines, l'Orphelin de la Chine, Tancrède, les romans philosophiques, les contes en prose et en vers, les articles improvisés pour l'Encyclopédie, les épîtres horatiennes, les satires légères sans modèle dans l'antiquité, les stances reposées comme une eau limpide dans une coupe d'or, les lettres familières, où le vers accidentel se mêle involontairement à la prose comme l'écume pétillante au vin généreux sur les bords du verre, les Commentaires sur Corneille et Racine, la Correspondance enfin, cette véritable encyclopédie du cœur, de l'âme, de l'esprit, du bon sens, de l'amitié, du charme, des passions de ce grand homme universel, tout cela date du bord du Léman, tout cela est le fruit de ce qu'on appelle la caducité dans les hommes vulgaires.

Plus la mort semble approcher, plus le flot se clarifie, plus le crépuscule réfléchit d'aurore matinale dans les splendeurs de ce soleil couchant. C'est que Voltaire, il faut le reconnaître, ne vivait pas tant en lui-même que dans le monde toujours jeune qui ne devait pas mourir après lui; c'est qu'il était en réalité un homme collectif et par conséquent un homme immortel. Il vivait par son immortalité dans le monde passé, présent, futur, et le monde vivait en lui; voilà pourquoi il était toujours jeune. Il avait la passion de la vérité, la vérité ne vieillit pas; la pensée qui s'y attache et qui s'en nourrit n'a point de décadence; chaque aurore lui rend son élasticité et sa vigueur. Or, quelles que soient ses erreurs personnelles, on ne peut méconnaître dans Voltaire cette passion désintéressée de la vérité.

Sa philosophie est quelquefois de la haine, mais elle est surtout l'amour du vrai, on peut la définir l'amour de la lumière irrité par les ténèbres.

C'est peut-être aussi que le génie de Voltaire est le mouvement, que cet excès du mouvement de l'esprit donnait quelquefois le vertige et l'ivresse à sa jeunesse: l'âge, en ralentissant le mouvement excessif et désordonné de son âme, lui laissait plus de cet équilibre nécessaire à la création des belles choses.

C'est peut-être enfin parce que toutes les autres passions étaient amorties en lui par l'âge que les années ne laissaient plus prévaloir en lui qu'une seule passion, celle du bon sens, qui est l'absence de toutes les autres passions, et que son talent ainsi dégagé de toute préoccupation sensuelle l'élevait à une plus pure intellectualité. Ce talent, peu pathétique de sa nature, n'était pas de ceux qui s'éteignent quand le cœur se refroidit. Ce n'était pas un talent de cœur, c'était un talent d'intelligence. Ce genre de talent là survit à l'homme sensitif et brille, comme le phosphore, d'une lueur froide qui n'a pas besoin d'aliment.

XX